Archives du mot-clé Un homme et une femme

Gardénia

Nous avons croqué la pomme.

La première fois, c’est près de chez moi. Pause méridienne, je suis un peu pressée.
Je gare ma voiture et te vois dans la tienne. Nous sortons, tout s’arrête, nous marchons l’un vers l’autre. Il n’y a plus de son, il n’y a plus personne, juste un parfum d’encens et mes mains dans les tiennes.
Je crois qu’on nous a servi de la nourriture dans un restaurant, mais je n’en suis pas sûre.
Des mets posés sur une table entre nous et repartis sans même que l’on y touche ont taquiné nos narines. Je mange ton regard, je dévore ta peau, j’apprends par coeur ce que je vois de toi sans pouvoir te toucher. Je découvre ton cou. Sa peau fine, frémissante, intime. Et je respire mal. Entre mes cuisses, mes lèvres brûlent, comme frottées au gingembre. Je coule, inconsciente du risque de tacher ma robe, tout mon corps me dit « le voilà, c’est lui, il est là ».
Il faut repartir vite, tu m’offres un petit chat et des notes de Mozart. Dans tes bras, j’incline la tête, et tu me respires en frissonnant partout, comme si tu avais mordu dans un citron.
C’est là que nous avons juré pour la première fois. Oui, des jurons, qui s’échappent en rafales à chaque séparation.

Il y a eu un café, plus tard, partagé à la hâte. Et ce fameux parking, atteint en ascenseur. Tu m’as tendu un flacon, qui est encore posé sur ma table de nuit. Il contient une liqueur d’ambre, de musc, de poivre et de bois, une senteur puissante, rare… celle qui m’enivra au premier rendez-vous. Maintenant c’est un rite : avant de me coucher, j’en dépose une goutte au coin l’oreiller, et je dors avec toi, fantôme.

Plusieurs saisons passent, et l’amour reste là.
Les muguets ont fleuri, les jasmins ont éclos.
Nos corps deviennent fous, ils doivent se connaître.
Nous leur offrons ce que nos âmes savent. Notre union, évidence.

En langage des fleurs les gardénias racontent l’amour inavoué et la timidité.
Quand j’ai trop peur, ils fleurissent et se dressent entre nous.

Siècle dix-neuf, suite.

Le lendemain matin j’ouvrai un regard neuf sur le château. Je n’avais pas rêvé, nous avions bien passé quelques heures ensemble. En partant tu m’as dit « dors encore, il est tôt » et nue dans les parfums de nos caresses, j’ai posé la tête sur l’oreiller qui avait encore ton odeur.

Au réveil, je rassemble mes souvenirs.
Tout revient à l’envers.

Tes mains qui tiennent les miennes et s’éloignent et glissent. La pointe de mes doigts sur la pointe de tes doigts et puis plus rien.
Je pense « C’est fini », je l’accepte. Même, je souris à te voir enfiler des chaussettes jaunes.
Je me suis éloignée de toi pour dormir mais je te sens tout près. Ton cauchemar me réveille, je te prends dans mes bras. Tu gémis, j’entends « non ! », tu jettes tes bras en l’air comme si tu te battais. Je caresse ton visage, je te parle doucement, murmurant ton prénom et « chut », et puis « ça va ».
Tu es sur le dos et je chevauche tes hanches. Je m’empale sur toi, nos yeux ne se quittent pas.
Comment suis-je arrivée en travers de ce lit, sous la tapisserie d’époque ? Tu écartes mes cuisses, accroupi sur le parquet, tu lèches mon sexe et je crie. Tu enfonces ta langue, tu me prends avec elle, et moi, je tiens ta tête, la serre contre moi, pour te garder plus fort.
Nous sommes sur le tapis, encore intimidés, debout l’un face à l’autre.
Dehors, il fait nuit noire. J’ai tiré les rideaux devant l’étrange vase.
Tu me guides comme un danseur. Tu me fais tourner sur moi. La fermeture dans mon dos descend doucement. La robe tombe à mes pieds.

En quittant le château, seule, je considère ce vase et le prends en photo.
Les images de la chambres sont toutes supprimées et j’ai gardé celle-ci.
Parfois, on fait des choses absurdes.

Siècle dix-neuf

Il fait nuit, c’est déjà l’automne.
Mon GPS indique que je suis arrivée mais je ne vois rien.
Je me gare devant un grand portail. Sur le pilier, une plaque. « Château de Costemore ». C’est là.
Tu as réservé une chambre pour abriter nos étreintes et je suis sensée entrer. Dois-je ouvrir ce portail moi-même ? Un désagréable frisson parcours mon échine, je ne me sens pas bienvenue.

C’est jour de mauvais choix, alors au lieu de t’attendre au bord de la route, j’ouvre les grands battants de fer, avance ma voiture sur l’allée obscure, referme les grilles derrière moi et me gare dans le parc.

La nuit est épaisse, je devine la bâtisse derrière les arbres. Je marche sur les branches aux craquements sonores. C’est une immense maison, comme un cube, à l’harmonie discrète. La porte est déraisonnablement haute. Une cloche est suspendue. Je ne vais pas la heurter en pleine nuit. Il faut que je pousse cette porte. Et si ce n’est pas la bonne ? Entrerai-je chez des gens ? Tu m’as dit « C’est un château du 19eme siècle ». Qui peut bien vivre là ?

Je respire un grand coup, tourne la poignée et pousse l’imposant panneau de bois qui grince en s’écartant. Je me retrouve dans un hall qui s’ouvre vers un imposant escalier de pierre. Sur une table près de moi, une lampe éclaire des clés longues comme la main. J’ai peur. Je ne sais pas ce qu’il convient de faire lorsqu’on a rendez-vous pour un amour secret la nuit dans un château.

Quelques minutes plus tard, dans un fracas de feuilles foulés, tu arrives d’un pas vif, pour me trouver assise sur le perron, dehors, genoux entre les bras.

Tu me serres contre toi. Enfin, je ne suis plus seule !
J’assure que je vais bien mais je mens un petit peu.

[ Illustration : Léa Chassagne ]

Creep

Nous arrivons à Grasse, dans notre 4L encore enrubannée par nos copains farceurs. Le « just married » peint sur la vitre arrière fait sourire sur notre passage, à moins que ce ne soient nos deux mines ravies.
Il y a moins de deux semaines, à la fin du dîner, nous avons ouvert une enveloppe remise par nos témoins. Dessus, il était noté « J-11 ». A l’intérieur, la description du séjour qui commence aujourd’hui. Quelle joie, tout était prêt : jours de congés négociés, jeunes enfants gardés, rien n’avait été laissé au hasard par nos amis. Ravis de cette pause dans nos vies trépidantes, c’est les coeurs tout légers que nous nous garons devant le gîte réservé.

La propriétaire des lieux nous accueille chaleureusement et nous tend un cadeau : ce sont deux petits flacons de parfum. Pour toi, bergamote, cardamome, menthe, encens, cèdre, iris et vétiver s’entrelacent et enivrent ta peau. Pour moi, citron, pomme, gingembre, gardénia, muguet, jasmin, ambre et musc se caressent, se contournent, et me rendent gourmande.
Ces cadeaux sont touchants, nous embrassons l’hôtesse qui se nomme Anna. Je ne peux m’empêcher de sourire en songeant à Anna Madrigal, la logeuse des Chroniques de San Francisco.
Nous échangeons quelques banalités, sur la belle saison, la région accueillante, notre plaisir d’être là, quand elle s’écrit soudain :
– Mais voyons, je suis sotte : vous avez fait longue route et vous êtes amoureux. Venez que je vous montre votre chambre. Après je retourne chez moi et vous laisse la maison. Vous serez tout tranquilles !
Nous avons droit au clin d’oeil entendu de celle qui s’encanaille de nous imaginer nus. « Quelle chance, songeai-je, une maison pour nous ».

Enfin seuls dans la chambre, nous prenons notre temps.
Je dépose mon sac et tu sors une enceinte. Ce matin, en roulant, nous avons écouté Léonard Cohen. Tu conduisais en souriant et je somnolais, une main sur ta cuisse. Parfois je caressais ton sexe, qui me reconnaissait, se gonflait sous ma paume. Satisfaite, je fermais les yeux, le coeur au Paradis. Après Nîmes, j’avais pris le volant et nous chantions Brassens. Quand ce fut Les passantes, j’ai écouté ta voix. Tu la chantes si bien. Songeuse, je pensais à nos années d’amour secret, quand tu enregistrais pour moi des chansons et que j’écoutais ta voix, la nuit, en me caressant. Alors j’ai ouvert mes cuisses et tu as su mon désir. Difficilement concentrée sur la route, j’ai senti ta main remonter doucement ma jupe et venir sur ma culotte, masser ma vulve. J’ai basculé le bassin vers toi pour m’ouvrir davantage et tu as écarté ma lingerie pour venir apprécier la moiteur de mes lèvres. C’en était trop, je me suis garée au bord de la Nationale et sans te soucier des véhicules qui passaient vivement près de nous, tu as plongé vers moi pour me lécher comme toi seul sait le faire. Sans aucune pudeur, j’ai relevé les genoux et cherché ta queue d’une main fébrile.
Tu ne m’a pas laissée libérer ta raideur et as interrompu tes divins baisers. Tu as posé tes lèvres maculées de cyprine sur ma bouche et dans un baiser avide, ma langue t’a nettoyé.

Depuis Nîmes je te veux. Mon ventre appelle le tien, je veux que tu m’écartes, que tu entres, que tes hanches me cognent.
Tu connais mon regard, tu sais ce que je veux.
« Je prends une douche, tu viens ? »
Pour toute réponse je déboutonne ta chemise, et tu te laisses faire en mettant de la musique.
When you were here before
Ta chemise tombe au sol
Couldn’t look you in the eye
La fermeture de ma robe glisse en bas de mon dos
You’re just like an angel
Tu embrasses mes seins
Your skin makes me cry
Je tire sur ta ceinture de cuir
You float like a feather
Mes mains sur tes fesses
In a beautiful world
Tu dégrafes mon soutien-gorge
I wish I was special
Je m’accroupis devant toi
You’re so fucking special

Chez nous

Tu m’as plus mise à nue qu’aucun amant, jamais.

Et pourtant, c’était peu.
Et ma vie a changé.

Le besoin de nous voir était si impérieux que nous avons simulé un rendez-vous professionnel. Tu arrives après moi, superbe. Pantalon blanc, sourire… tu me tends la main. Timide, robe fleurie, je suis perchée sur des talons qui me rendent maladroite. Je serre ta main en rougissant. Je te désire déjà.
Ce matin nous avons échangé les mots et les images d’amour les plus crus, les plus organiques, que nous n’avions jamais échangés. J’ai vu ta main aimée s’agiter sur ton membre, ton visage se tordre d’un plaisir surhumain, tu as crié mon nom et dans un long râle rauque, tu as giclé ; j’ai tout vu, tu filmais pour moi, tout près.
Bouche ouverte devant mon écran, langue malgré moi tirée, je voulais boire ton sperme et puis lécher tes doigts. A mon tour j’ai filmé, murmurant mon désir, ton prénom, robe relevée dans l’urgence et main dans la culotte. Tu as vu mes yeux clos, mes paroles psalmodiées « je te veux, prends-moi comme je t’aime » et mon dos se cambrer sur un cri de jouissance, agrippée à ma fente brûlante.

Pour la première fois nous serons, dans un instant, seuls.
Je suis encore mouillée de toi, orgasme dans la gorge.
Nous entrons, tu refermes la porte.
Ce n’est pas notre premier baiser.
Nos lèvres se sont touchées, un jour, sur un parking.
Nous devions nous quitter sans savoir si nous nous reverrions. C’était l’hiver, je suis tombée dans tes bras, manteau contre manteau, écharpe contre écharpe.
Tu murmurais dans mes cheveux « tu prendras soin de toi, promets-moi de prendre soin de toi », j’inspirais ton parfum pour ne pas l’oublier. Nos lèvres se sont frôlées, dis-moi si je me trompe.
Aujourd’hui nous nous sommes interdit de faire l’amour. Ce serait trop facile, une étreinte volée. Mais s’embrasser est évident. Nos bouches se rejoignent et nos langues se trouvent.
J’aime comme tu me tiens, tu m’entoures, me protèges. Ce baiser me dit « viens, je suis là, viens, tu comptes tant pour moi ».

Nous sommes près d’une fenêtre, on peut encore nous voir. Alors tu prends ma main :

– Je veux te montrer quelque chose.

Désarmant d’impudeur, dans un petit couloir, tu retires ton polo.
– Regarde. Ce sont mes tatouages, tu voulais les toucher.
J’ose à peine. Les motifs me sont chers, ils m’émeuvent, tellement ils te racontent.
Je vois aussi ta peau, fine et claire. Je veux égaliser et sans hésitation, je retire ma robe. Tu sembles émerveillé, ou alors je me flatte ?
– Tourne-toi, je veux voir tes dessins.
Je devrais être gênée, c’est tout de même incongru. Pourtant, je me sens bien, tournant comme une danseuse, en lingerie, devant toi.
J’ose même te dire que je veux qu’on se couche.
Tu me désignes un lit et comme de vieux amants, nous nous allongeons chacun de son côté.
Je pose ma tête sur ta poitrine, tu n’oses pas me toucher. Moi, je caresse ton cou, ton coeur, ton ventre, en t’embrassant partout. En dessous de ta ceinture, je ne regarde pas et encore moins ne touche.
Puis je m’écarte et m’allonge sur le dos. C’est une invitation. Tu viens sur moi.
– Hélène, puis-je embrasser tes seins ? Je voudrais les goûter.

J’acquiesce en tremblant et te regarde faire.
Entre deux doigts légers, comme un conservateur dévoilerait un trésor, tu écartes la dentelle qui voile mon téton et le prends dans ta bouche. Tu le lèches, à petits coups de langue, le serres entre tes lèvres, lèches encore, suces, reviens.
Je relève ma tête pour te voir, ne rien perdre du spectacle de tes lèvres sur moi. Tu me regardes aussi, sans cesser de lécher. Un brûlant bourdonnement s’élève dans mon ventre et tourne dans ma tête.
Tu reposes la dentelle, réajustes soigneusement le fin tissu qui voile mon téton et viens vers l’autre sein. Je pose ma main sur ta tête, caresse ta nuque et m’abandonne au plaisir de ta bouche qui me goûte.
Tu rhabilles mon sein et regardes mon ventre. Mon sexe coule sans aucune retenue et tu observes le nectar qui perle à travers la dentelle.
– Hélène, merci de ce désir.

Si tu n’avais pas mis ta main sur ma culotte c’est moi qui l’aurais fait. Je suis ouverte, indécente, offerte.
D’un doigt, d’un seul doigt et juste de la pulpe, tu te poses sur moi, recueillant ma cyprine et remontes ma fente. Tu t’arrêtes à l’endroit précis et presses mon clitoris. Un cri se serre dans ma gorge : continue, ne t’arrête pas, encore, encore, je t’en prie. Tu restes calme et masses à travers ma culotte le dôme de mon pubis.
Je relève les bras au-dessus de ma tête, je veux être à toi, que tu saches que je me suis donnée. Quelques secondes après, je jouis en retenant mon cri.

Il est déjà temps de partir.
Assise sur une marche, je te regarde fermer les volets de la maison bénie qui nous a abrités.
– Tu es beau…
Tu avances et t’arrêtes face à moi. Je me lève et nous nous étreignons, plus collés que jamais, souffles courts. Nos bassins dansent ensemble, tu bandes tellement ! Je caresse la toile de ton pantalon et découvre la forme de ton sexe pour la première fois. Qu’il est beau, fort et mâle !
Je ne t’embrasse plus mais te mange, ou bien te lèche, en tenant ta queue. Tu comprends.
– Tu la veux dans ta bouche ?
Oh oui…! Je m’accroupis, ouvre ta ceinture, ton pantalon et délivre ton membre, que je prends et respire.
Enfin, te voilà… Sais-tu comme je t’aime ?
Je passe ma langue sur la hampe, doucement, tout autour. Je dépose ma salive sur toi, je prépare mon terrain, je te mouille. Puis je viens au gland que je lèche aussi, jusqu’à ouvrir mes lèvres et l’accueillir dans ma bouche. Je t’entends gémir « oui… » et je lève les yeux. Tu me regardes avec avidité. Alors j’enfonce lentement ta queue entre mes lèvres et te prends tout entier. Tu pousses tes hanches vers moi et un grognement.
Une main sur tes fesses, je t’encourage, oui, enfonce-toi dans ma bouche, balance ton bassin comme si tu me baisais. Tu le fais lentement, deux ou trois va-et-vient. Et puis je m’enhardis, j’ai envie que tu gicles et je te suce plus vigoureusement.
Mais tu ne veux pas jouir.
Tu retires ton sexe, le soustrais à ma bouche et refermes ton pantalon.
J’ai à peine le temps de me sentir vide de toi que tu te penches et viens embrasser ma bouche avec autant de fièvre que je te prenais la seconde d’avant. Tu me relèves et nous nous sourions, irradiés de bonheur.
En sortant de cette maison, j’ai quinze ans, je suis pucelle, tu viens de me toucher pour la première fois et tu n’as pris de moi que ce que je veux donner.

C’est une mue, Anders.
Tu m’as remise à neuf.

Récréation

Te voici dans ma chambre, c’est la première fois.
Sur la table de nuit, des bougies brûlent doucement.
Et à u milieu du lit, c’est un cadeau pour toi.
Tu l’ouvres en souriant et trouves un flacon d’huile.

Aujourd’hui je te masse et tu te laisses faire.
Tu retires tes vêtements et te présentes nu.
Le jeu peut commencer.

« Couche-toi sur le côté »

Je te laisse attendre un peu, présumant le plaisir. Je suis nue à mon tour. Immobile, tu souris. Je joue de ta patience.

L’huile fait son office, mes mains glissent sur ton dos, viennent sur tes épaules, les entourent, passent sur ta nuque, que tu présentes à moi en inclinant la tête.
C’est une récréation, une parenthèse de vie, le temps s’arrête pour nous.
Je ne pense qu’à mes gestes, tu ne sens que mes doigts.
Une main sur ton dos, l’autre sur ta poitrine, je descends vers ton ventre.
Tu bandes.
C’est un bal retenu, une parenthèse de vie : je retarde l’instant où un fin filet d’huile coulera sur ton sexe et où mes mains glissantes viendront le caresser.

Que j’aime te voir ici !
Ma maison est la tienne.

Écouter OIL

La chambre nourricière

Mon amour,
Je veux le raconter encore.
Nous entrons dans cette maison. Tu refermes la porte derrière nous. Lentement, tu plies les genoux et dépose sur le sol ton sac, tes cigarettes. Comme un cow-boy se désarme. Je me dénue aussi et me tiens face à toi.
Le temps s’arrête.
Tu ouvres tes bras. Je t’enlace.
On se regarde enfin, avec intensité. Je sens ton parfum, la forme de ton corps, la force de tes bras serrés autour de moi et tu deviens ma terre nourricière, mon eau, mon vent.
J’ai dû perdre la tête, tes lèvres sont sur les miennes, comment es-tu venu ?
Ta langue glisse dans ma bouche, c’est le premier baiser, unique, particulier.
Je crois que j’ai gémis.
Quelques instants plus tard, tu t’arrêtes. Tu me dis :

– Il faut que je te montre.

J’ai vu et t’ai montré. Robe à la main, je tourne devant toi. J’ose.
– Je voudrais qu’on s’allonge.
Nous entrons dans la chambre et nous voilà couchés.
Je pose la tête sur ton épaule et caresse ta poitrine.

– Je suis bien.
– Tu ne disparaitras jamais ?
– Jamais.
– On s’aimera toute la vie ?
– Toute la vie.
– On dormira ensemble ?
– Oui.
Sortis de la maison, on pouvait nous surprendre. Tu as serré ma main.
J’ai vu tomber un pan de ma vie. C’était une coupe franche. Une ère toute entière est partie en fumée.

Paris et le champagne

Nous nous reverrons bientôt, ce sera à Paris, comme la première fois. Tu viendras me chercher à la gare. A peine dans ta voiture, je me pencherai vers tes cuisses et tu t’enfonceras. Je boirai ton plaisir et tu lèveras ma tête. Tu aimeras ta saveur qui persiste sur ma langue.

Notre premier séjour, c’était il y a un an. Un conte à l’eau de rose, une soumise et un Maître, deux amis harmonieux, tout cela à la fois ! Des étincelles de joie, des vagues de jouissance et moi qui parle peu, je fus parfois prolixe.

J’ai hâte de te revoir ! Marcher tenant ta main, rire dans un musée quand tu baisses ma culotte, dîner au restaurant quand les cuisines ferment et mêler du champagne à nos liquides heureux.

Colère cosmique

J’avais beau vouloir refermer le couvercle du cercueil sur cette sale histoire, il revenait toujours ajouter une pierre à ma peine, le salaud.
Il se montrait fort rare, mais ne se manifestait jamais pour rien ! Le sens de l’efficacité était infini chez cet homme.
Sans cesse à la frontière de l’amitié et du désir, il me maintenait depuis plus de vingt ans dans une brume qui me serrait au coeur. Quel ressort n’avait-il pas actionné pour me faire souffrir ? Je voudrais bien énumérer, mais ma parole, c’est si banal et triste que vous vous lasseriez.
Aujourd’hui, bien urbain, il prend de mes nouvelles, et m’annonce qu’il se trouve dans une situation un brin inconfortable : amoureux d’une femme, elle le ferait languir. Et moi je devrais quoi ? M’exclamer ou le plaindre ?
Dégage bien loin, mon vieux, aux confins du cosmos. T’as piétiné mon coeur, t’as bien joui de mon corps, va donc te faire foutre, comme tu m’as foutue.

La napolitaine

Pourquoi avais-je accepté l’invitation à déjeuner de cet homme ?
Je me doutais pourtant qu’il ne me plairait pas. Nous avions échangé plusieurs messages sur un réseau social, sans franche séduction, juste un plaisir partagé d’échanger sur nos vies et quelques goûts communs. Quand je lisais ses mots, je les trouvais aimables, constants et érudits. Alors finalement, pourquoi ne pas me laisser courtiser et voir où cela mène ?

Nous avions rendez-vous dans un restaurant italien assez confidentiel. Je devais le retrouver à l’étage, mais auparavant, coquette, je m’isolais au lavabo pour parfaire ma coiffure, faussement relâchée. J’arrangeais un chignon flou et libérais une boucle au creux de mon cou. Je défis un bouton de chemisier, ouvert sur un balconnet. Et enfin, après avoir arrangé mes bas sous la jupe droite que je portais au bureau, je remis du rouge sur mes lèvres. Ma foi, en working girl sexy, je m’amusais et m’émoustillais moi-même ! J’imaginais ses compliments balbutiés « Ah, mais, vous êtes charmante… », et peut-être sous la table, une érection que j’entretiendrais de quelques regards coulants aux sourires entendus ?

En montant l’escalier, je m’appliquais à être lente, comme se doit de l’être une pin-up sur de hauts escarpins. Il était bien là, plongé dans le menu. Il ne se leva pas pour m’accueillir, j’en fus froissée et ne l’embrassais pas. Je tirais donc ma chaise et m’assis, alors qu’il m’avait saluée sans me voir : quelque chose dans sa lecture semblait l’interroger. Je n’eus pas à attendre bien longtemps, car il parla enfin :
– Ils ne mettent pas de basilic frais sur leur margherita. Cette pizza se doit d’être aux couleurs du drapeau italien, c’est son histoire ! Alors sans basilic, c’est pas une margherita. Tu sais que les premières pizzas remontent à l’Antiquité tardive ? Le mot « pizza », d’ailleurs, serait apparu avant l’an Mil ! Par contre, je ne sais pas trop l’origine exacte : est-ce que ça vient de l’allemand bizoo qui veut dire « morceau de pain », ou bien du grec pitta ?

A la fin du déjeuner, épuisée, mais instruite, j’avais reboutonné mon chemisier. Je savais tout de la spécialité napolitaine, jusqu’à Esposito. Mon convive, enflammé, banda certainement… mais je n’y fus pour rien.