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La robe d’Aristote

Edmond
– Madame, votre ami Aristote est là, vêtu étrangement. Il dit que vous l’attendez.
Madame
– C’est exact. Mais il va patienter, je ne suis pas encore prête.
Edmond
– Excusez-moi, Madame, j’insiste sur sa tenue.
Madame
– Eh bien quoi ?
Edmond
– Il porte une robe d’abbé et à ma connaissance, il n’est pas religieux.
Madame, en souriant.
– Il est pourtant d’une sagesse qui pourrait t’inspirer, cher Edmond.
Edmond, piqué.
– En quoi serait-il sage de porter une robe pour venir à votre porte ?
Madame
– Je vais dire tes erreurs et ensuite, la réponse. Edmond, tu n’est pas assez fou et manques d’imagination. Figure-toi que je m’amuse à écrire un roman érotique. Je te rassure, pas sous mon véritable nom : il reste des cul-pincés qui s’en offusqueraient. Après mes premières pages, je confiai à Aristote mon interrogation : mon histoire, est-ce qu’elle faisait bander ? Avec le plus grand calme, il proposa son aide. Or, si j’ai sûrement un grain, il me reste du pragmatisme et je lui ai demandé comment, sans le toucher, je pourrais à coup sûr constater mon effet. Il ne fut pas confus, et sans hésitation, proposa de venir avec une tenue qu’il déboutonnerait pendant que je lirais. N’est-ce pas adorable ?
Edmond, maussade.
– Il n’y a pas d’autre mot.
Madame, câline.
– Toi, tu es jaloux et veux une lecture…
Edmond, égaré de bonheur.
– Je suis votre serviteur !

[ Image Pixabay ]

 

Le site des oulimots

Les deux Edmond

« Je cherche vainement neuf mots qui pourraient vous inspirer. »

Madame est à son bureau, Edmond, en livrée et gants blancs, est debout tout près d’elle.
Madame semble soucieuse.

Edmond : Une chanson de Björk ?
Madame : Mais non, voyons, nous sommes surannés.
Edmond : Il est vrai, surtout moi. Un abbé médiéval, alors, dans une abbaye sombre ?
Madame : Dans la contrainte, il est dit « avec plaisir », ton contexte est glaçant. Et Dieu me préserve de glisser des ébats dans un lieu sacré !
Edmond : Madame est bien morale…
Un couple, en promenade, sur le même chemin ?
Madame : Là, pour le coup, c’est presque trop facile.
Edmond : Donc l’idée du champagne est du même acabit.
Une correspondance, alors ?
Madame : Bon, Edmond, ça suffit. Tout ça est trop banal.
Edmond : Je cherche vainement neuf mots qui pourraient vous inspirer, Madame.
Un amour platonique, et néanmoins charnel ?
Madame : Ah, là, tu m’intéresses. Quels mots me dirais-tu ? *
Edmond : (Criant soudain)
Touffe ! Bouquet ! Fou ! Grelot, et puis frissonne !
Madame : (Gloussant, visiblement émue)
Reprenez-vous, Edmond.
Edmond : (Il prend la main de Madame)
Soleil, ébloui, bonheur et sacrifice.
Madame : (Elle caresse tendrement le front du domestique)
Mon ami, vous êtes fiévreux, venez que je vous soigne.

* A partir de cette réplique, l’auteure remercie l’autre Edmond, le Rostand, pour sa contribution au texte.

[ Photo : Anne Brochet dans le rôle de Roxane, Cyrano de Bergerac, 1990 ]

Débranche !

Enfin, notre rendez-vous ! J’ai trop peur, aidez-moi.
J’essaye de rester droite mais Il est toujours là.

Tenez, ce matin même : j’écoutais une chanson. Les paroles ciblaient juste. Bien sûr, j’étais visée. Le piège était tendu : le chanteur, déguisé, me passait un message ! Je devais me taire encore sinon Il reviendrait.

Je tremble et j’ai peur.
Je veux me rouler en boule et plus jamais bouger.
Ou alors partir seule. Dans ma petite maison juste en face de la mer ou bien dans un chalet au fond d’une vallée.

Avant de venir vous voir je me suis regardée dans la glace. Cernée et amaigrie. Je me suis dit :

– Reprends-toi, tu es à fleur de peau, il faut te reposer.

Et puis, je dois vous dire, je viens d’en faire une belle. J’en ai encore l’estomac tout noué. Dans le bus, en venant, j’ai entendu cet homme, mon vampire, dans la voix d’un quidam. Il me disait  » Essaye un peu de dire tout le mal que je t’ai fait. Qui croira une folle ? » Il riait cruellement alors j’ai reculé, renversé une dame et hurlé pour sortir.

Je crois qu’Il va me tuer.

J’ai besoin de débrancher.

[ Photo – Le crime était presque parfait, Alfred Hitchcock, 1954]

Dialogue au dactyle

Extérieur jour. La scène se passe dans une prairie. Sur un dactyle pelotonné, une coccinelle et une grillonne se rencontrent par hasard. La coccinelle se détourne.

La grillonne : Attends ! Pourquoi refuses-tu de me parler ? Qu’ai-je fait de si grave ?
La coccinelle : Tes incessantes métamorphoses m’excèdent.
La grillonne : Je suis toujours la même. Petites mandibules et grande maladresse.
La coccinelle : A toi seule tu pullules : partout dans la prairie !
La grillonne : Je devrais donc ramper ? Ou me rouler en boule ? Me cacher toute entière sous des élytres bruns ?
La coccinelle : Tu irrites sans cesse Sieur Araignée. A chaque saison qu’il tisse, tu reluques sa toile.
La grillonne : C’est vrai, je rêvais d’y entrer. A l’heure sorgue, j’aurais aimé le voir. Mais j’ai bien renoncé !
La coccinelle : Tu fais bien. Et fais-toi plus discrète.
La grillonne : C’est promis, je ne bougerai plus. J’ai le labium encore moite du soufflet arachnide. Merci de m’avoir parlé, tu es chère à mon coeur.