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Légère

Tu es papillon, tu es jasmin,

Ton nom tinte dans le vent.

Lin Fo-Eul (poète taïwanais)

 

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Je suis légère.
Tu souffles et je m’envole.
Et puis je suis perdue, affolée, en tous sens. Je me cogne aux murs et à tout ce qui pique.
Tu dis que je dois changer, et devenir plus lourde.
Ne plus être bouleversée à la moindre brise qui passe.
Ne plus suivre toute entière la première chose qui accroche.

Je n’ai qu’un seul moyen de ne pas faire naufrage, c’est arrimer ma barque.
Bien sûr, ceux qui acceptent l’embarcation perdue sont souvent sans scrupule et profitent de l’aubaine. Ils utilisent le rade, et quand il a pris l’eau, fendu de toutes parts, ils l’abandonnent en mer. Tu m’as connue ainsi et tu veux que je change. Tu crois que de trois planches je deviendrai cargo.

Je suis légère et c’est aussi ma force.
Je me faufile partout et me pose en tout lieu. Tant pis si ça fait mal, car je n’ai pas d’armure. Moi, j’ai vu. Je ne reste pas là, comme une statue décente, à vivre correctement en attendant la mort. Je me trompe sans cesse, je prends mille et un coups, je repars en morceaux, recommence, et cherche. J’ai connu plusieurs terres, même les plus dangereuses. J’ai fui des ennemis qui m’ont presque tuée. Et je suis là.

Aujourd’hui face à toi, je te dis « prends ma main ».
Et toi tout occupé à vivre correctement, tu me dis « vis pour toi ».
Je ne sais pas faire cela, je suis inconséquente et mon voyage se fait soit en virevoltant prise dans des vents contraires, soit tenue fermement.
Je te demande ta main.
Et ton corps. Pour me coucher près de toi, et cesser de voler.
Je suis fatiguée. J’ai besoin de ta main qui s’ouvre, et me prend.

Mais tu me dis « sois forte ».

Rêvé pour l’hiver

Un poème choisi par Amélie pour son émission Dans le casque d’Amélie sur Radio Scenaryo :


Rêvé pour l’hiver
L’hiver, nous irons dans un petit wagon rose
Avec des coussins bleus.
Nous serons bien. Un nid de baisers fous repose
Dans chaque coin moelleux.

Tu fermeras l’oeil, pour ne point voir, par la glace,
Grimacer les ombres des soirs,
Ces monstruosités hargneuses, populace
De démons noirs et de loups noirs.

Puis tu te sentiras la joue égratignée…
Un petit baiser, comme une folle araignée,
Te courra par le cou…

Et tu me diras : » Cherche ! » en inclinant la tête,
– Et nous prendrons du temps à trouver cette bête
– Qui voyage beaucoup…

Arthur Rimbaud

En wagon, le 7 octobre 1870

De la muse alanguie

Le lit blanc est immense, aux craquements soyeux
Je suis nue près de toi qui es encore vêtu
Couchée contre ton flanc, ta chaleur me recouvre
Ta main de mes cheveux s’égare dans mon dos
Tes doigts, chemins légers ou sillons qui me griffent…

Le front contre ta cuisse, mes yeux ne regardent plus
Tu lis Apollinaire, et tu le lis pour moi.

Le timbre de ta voix dans mon sang coule encore.
Et je respire à peine, tu déclames tout bas.
Mon corps entier écoute, mon ventre t’appartient.

C’est un poème vif, de luxure et de sang
Ta voix est douce et grave, tu déclames tout bas

Mon ventre t’appartient, tu déclames tout bas.

Les sept chakras

Homme,

J’ai sept chakras, le savais-tu ?

Rouge. Celui de l’instinct, celui de la survie. C’est celui qui ronronne quand je suis dans tes bras. Muladhara, racine, veut ma sécurité.

Orange. Chakra sacré pour toi, tu ne vois que par lui ! Plaisirs et sensations, mon ventre t’obnubile. Swadhisthana est ogre, et tu es ébloui.

Jaune. Manipura s’anime, connais-tu qui je suis ? Définis ma personne. Raconte ma liberté. Tu te tais, Homme, ou m’expliques mon âme.

Vert. Amour, vitalité, acceptation de l’autre ! Toi, mon ami de vingt ans, c’est là que tu n’es pas. Toi seul sait qui je suis et tu ne m’aimes pas. Anahata en deuil.

Ciel. J’entends. J’ouvre mon âme, je veux te recevoir. J’essaye de te dire, et ne sais qu’agacer. Mon Vishuddha trébuche, se relève et retombe.

Bleu. Je recule d’un pas et regarde au loin. L’horizon est bouché, pour nous, pas d’avenir. Ma Conscience m’apaise, Ajna veut que j’accepte : l’avenir est sans toi, et sera apaisé.

Violet. Assise et calme, je ferme les paupières. Je respire doucement et sens que nous ne sommes rien. Rayons de l’univers, à quoi bon se chercher ? Sahasrara m’envole, la lumière est ailleurs.

 

Ma plage

Contrainte du 22 février 2018 : réinterpréter le sonnet d’Alfred de Musset

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,
Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !
Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,
J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,
Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume
(J’entends encore au vent les postillons crier),

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine
Sous ses mille falots assise en souveraine !
J’allais revoir l’hiver. – Et toi, ma vie, et toi !

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme
Je saluais tes murs. – Car, qui m’eût dit, madame,
Que votre coeur sitôt avait changé pour moi ?

 

Que j’aime le vent d’été, et toi et moi, mon homme,
Au pied des vagues blanches, demi-nus et heureux !
Lascifs et enlacés, aux gestes économes,
Nous attendons le soir, pour n’être que nous deux.

C’est le temps de la plage, l’heure où elle devient vraie.
J’y vivrai, malgré les vents violents à envoler les chaumes,
Sable, garrigue et cigales que les embruns embaument.
(J’entends les goélands, se moquer et crier.)

Les gens ont le teint brut, et les cheveux au ciel.
Ici, on parle fort et le rire est facile :
seul le Mistral, là-bas, met une larme à mes cils.

Oh ! Mon amour, viens-donc à ma mer, mon coeur
est certes à toi mais habite là-bas ! Oh, viens !
Viens comme un coquillage t’agripper à mes reins.

Autres oulimots du 22 février 2018

[ Image Pixabay ]