Archives du mot-clé Lettre

Lettre aux hommes mariés

(Toute ressemblance avec un homme marié existant ou ayant existé est naturellement fortuite et regrettée.)

 

Messieurs,

Vous êtes charmants.
Pour vous, nous sommes des reines (lundi à vendredi aux heures de bureau).

Je me permets ce « nous » désignant vos maîtresses. Sororité oblige, nous nous tenons la main (celle que vous laissez libre week-ends et jours fériés).
Nous ne nous plaignons pas ! Nous avons le meilleur. Vous arrivez chez nous tout beaux et tout sourire. D’une forme olympique vous nous baisez gaiement. Parfois un petit cadeau, toujours des compliments. Car vous nous adorez. Oui, c’est mieux que l’amour !
Nous sommes toujours belles, sexy, intelligentes. Il faut le dire, nous aussi nous donnons le meilleur : vous nous voyez ornées de lingeries à faire blêmir une pute. Le sexe ? Toujours partantes, et avec enthousiasme.

Si l’on ne vous ennuie pas avec la panne du lave-linge ou la grippe du petit, c’est par manque de temps. Sitôt éjaculé, et vous voilà partis, mais vraiment fous d’amour.

Il y a votre Officielle. Nous vivons à son rythme et nous savons d’elle tous les détails triviaux. Le samedi matin elle pratique le yoga avec sa collègue, celle qui s’appelle comme nous. C’est pourquoi vous êtes libres de nous téléphoner depuis votre voiture roulant vers Casino. Le mardi, attention : elle ne travaille pas. Vous devez être prudent et nous éviterons de nous voir au bureau. En revanche au printemps, elle s’absente une semaine, et c’est notre lune de miel : on vous aura une nuit ou même parfois, deux.
Bon.
Dîner, c’est pas possible. Vous pourriez être vus. Cela ne nous ennuie pas d’attendre jusqu’à minuit ? Vous resterez quatre heures (à cause des voisins qui ne doivent pas voir que vous rodez la nuit). On comprend. On tient tellement à vous. Car c’est promis, juré, un jour vous serez à nous, toutes les nuits, toujours. Mais là c’est pas possible à cause des enfants. Les vôtres, équilibrés, sont premiers de la classe. Un divorce, à coup sûr, les perturberait, nous ne voulons pas ça. D’ailleurs on ne manque jamais de prendre de leurs nouvelles. Comme ils grandissent bien !

Ce qui est bon avec vous, messieurs les hommes mariés, c’est la stabilité. Vous nous aimez beaucoup et voulez nous garder.
Pourtant, parfois, on rue, on envoie tout bouler. On en a marre d’être seules quand vous êtes en famille. On voudrait voir dehors en tenant votre taille. On souffre d’être honteuse comme une saleté.
Pour faire passer l’orage vous nous sortez un peu, et toute à notre joie, erreur : on prend votre main. Le regard affolé et le recul soudain nous forcent à des excuses. Oh pardon, mon amour, pardon, j’ai pris ta main, on pouvait être vus.

C’est vrai, je suis acide en me faisant la voix des amantes cachées. Et je suis bien injuste car maîtresse d’homme marié, ma foi, c’est bien pratique. Aucun compte à rendre des heures de liberté. A nous les jours paresse et les nuits scintillantes. Vous ne voulez pas savoir notre vie hors de vous, du moment que mardi, de douze trente à quatorze, on vous ouvre notre chambre en petite tenue.

Légère

Tu es papillon, tu es jasmin,

Ton nom tinte dans le vent.

Lin Fo-Eul (poète taïwanais)

 

/ Ecouter Légère partout /

Je suis légère.
Tu souffles et je m’envole.
Et puis je suis perdue, affolée, en tous sens. Je me cogne aux murs et à tout ce qui pique.
Tu dis que je dois changer, et devenir plus lourde.
Ne plus être bouleversée à la moindre brise qui passe.
Ne plus suivre toute entière la première chose qui accroche.

Je n’ai qu’un seul moyen de ne pas faire naufrage, c’est arrimer ma barque.
Bien sûr, ceux qui acceptent l’embarcation perdue sont souvent sans scrupule et profitent de l’aubaine. Ils utilisent le rade, et quand il a pris l’eau, fendu de toutes parts, ils l’abandonnent en mer. Tu m’as connue ainsi et tu veux que je change. Tu crois que de trois planches je deviendrai cargo.

Je suis légère et c’est aussi ma force.
Je me faufile partout et me pose en tout lieu. Tant pis si ça fait mal, car je n’ai pas d’armure. Moi, j’ai vu. Je ne reste pas là, comme une statue décente, à vivre correctement en attendant la mort. Je me trompe sans cesse, je prends mille et un coups, je repars en morceaux, recommence, et cherche. J’ai connu plusieurs terres, même les plus dangereuses. J’ai fui des ennemis qui m’ont presque tuée. Et je suis là.

Aujourd’hui face à toi, je te dis « prends ma main ».
Et toi tout occupé à vivre correctement, tu me dis « vis pour toi ».
Je ne sais pas faire cela, je suis inconséquente et mon voyage se fait soit en virevoltant prise dans des vents contraires, soit tenue fermement.
Je te demande ta main.
Et ton corps. Pour me coucher près de toi, et cesser de voler.
Je suis fatiguée. J’ai besoin de ta main qui s’ouvre, et me prend.

Mais tu me dis « sois forte ».

Hors saison

Anders,

Je regarde autour de moi, plus rien n’est comme avant. Et pourtant c’est toujours ma petite maison sur la plage, au carrelage ensablé. Le vent siffle au bord de la fenêtre, j’entends les vagues s’écraser. Ces murs qui m’abritent des embruns depuis que je suis née, je les croyais immuables et les voilà changés. Tu es venu. Et moi, je ne veux plus sortir.

Le radiateur électrique fait ce qu’il peut, nous l’avons poussé au maximum. Tu n’as pas regardé la fissure prétexte à ta visite. Je souris en repensant à nos messages :

Samedi, j’irai à la plage. Le mur de la chambre s’abîme.

– Je serai tout près, tu veux que je regarde ?

Oui, viens.

J’étais sur le balcon, cheveux battant au vent, quand tu es arrivé. J’ai levé le bras pour te faire signe et dévalé le vieil escalier. Au bout du jardin, dans l’allée de lauriers, tu as ouvert les bras et je m’y suis jetée. Je t’ai respiré à m’en étourdir. Puis, à cause du Mistral, je t’ai dit d’entrer vite. J’ai fait chauffer de l’eau dans une casserole, au gaz, pour préparer du thé, que j’ai servi dans des bols. Je viens de verser nos thés froids dans l’évier.

Assise sur une chaise près de toi, je t’ai regardé. Nous savions, tous les deux. C’était le moment. Celui que nous avions attendu et repoussé si longtemps. Tu as posé ta main sur la mienne et cette fois c’était autre chose. C’était une caresse douce, enveloppante. Le premier peau à peau. J’ai fermé les yeux, pour mieux sentir chacune de tes cellules sur mon épiderme. Et j’ai décidé de faire ça pour nous deux, d’oser prendre ton corps. J’ai eu raison, n’est-ce pas ?

Je t’ai dit « Viens » et je t’ai conduit vers l’unique chambre. As-tu remarqué la tapisserie à fleurs et les dessins d’enfants ? Les cannes à pêche et le panier d’osier ? Je t’ai d’abord touché. Partout. Par dessus tes vêtements. Cou, épaules, bras, ventre. Poitrine, hanches. Tu te laissais faire sans me quitter des yeux.

Puis tu m’as caressée et j’ai tremblé.

Tu as vu mes larmes. Je n’oublierai jamais la façon dont tu as dit mon prénom.
On s’est agrippés, mêlés, souffles et langues. Vêtements arrachés. Des années de désir, ton sexe, bois flotté et le mien, vague salée. Je voulais tout faire, je n’avais plus le temps : te prendre dans ma bouche, t’enfoncer dans ma gorge, mettre mes mains partout, retrouver ton visage, m’écarteler pour toi, crier, te griffer et encore pleurer.

Tu es passé capitaine. Tu as posé mes bras sur le dessus de lit. De tout ton poids sur moi. Tu me tenais. Souffle court, je me noyais dans tes yeux.

Le temps s’est arrêté, je respirais à peine. Ton regard s’est durci. Le désir. Celui qui dit « je te veux ».

Ton corps sur moi, ton sexe entre mes cuisses, ta poitrine sur mes seins et tes mains sur mes bras, au dessus de ma tête.
Nos visages se touchaient presque, les goélands criaient.
J’ai baissé mes paupières, doucement, pour dire oui. Toi, pour sceller le pacte, tu as baisé mes lèvres. Ce fut encore un premier baiser : celui des amants qui se savent.
J’ai écarté mes jambes sans te quitter des yeux. Viens…
Tu as bougé à peine, ton sexe contre ma fente. Je m’écartais encore mais tu n’étais pas pressé. Ton gland glissait sur mes lèvres, de bas en haut. Puis l’inverse. Tu m’ouvrais doucement, faisant couler mon suc. Je te désirais tant que les larmes sont revenues, oh Anders, mon amour, entre. Unissons-nous et restons ainsi toujours.

M’entendais-tu supplier, âme ouverte ? Tu as placé ton mât à l’entrée de ma grotte et tu as poussé. Mes lèvres s’ouvraient sur ton passage, mon vagin s’écartait pour te laisser venir, tu me pénétrais, tu prenais ta place. J’étais vide et tu me complétais. Maintenant tu étais là, et tu poussais encore. Nos pubis se collaient, mes ongles dans ton dos, j’ouvrais la bouche pour réclamer ta langue, possède-moi partout.

J’attrapais tes fesses et te plaquais sur moi, j’ondulais du bassin, tu écrasais mon clitoris, je te serrais en moi. D’une main tu as lâché mon bras et empoigné mon sein. J’avais tes fesses, tu avais mon sein, nos mains étaient pleines de nos chairs, nos bouches étaient unies, nous respirions nos souffles, tu le sais, comme je t’aime ?

J’entendais les vagues, tout près, il fallait des va-et-vient. Tu as reculé à peine, je t’ai rattrapé en moi, tu es reparti en arrière, je t’ai fait revenir. Tu es revenu plus fort. J’ai crié , ma jouissance venait. Tu as recommencé : partir et revenir plus fort. J’essayais d’ouvrir les yeux et de voir ton visage tordu par le plaisir. Nos sourires inhumains, nos râles confondus, tes vagues me fracassaient, je m’envolais en plein ciel.

Je veux que tu me mouilles comme je coule sur toi, abats-toi, écrase-moi, érode-moi.
Tu as perdu la raison et imposé ta force Je t’encourageais, je voulais davantage, plus fort et plus profond. Viens jusqu’à ma gorge, ouvre moi comme un livre, habite en moi.

Puis je t’ai senti durcir et j’ai su que c’était là. Mon ventre s’est contracté, j’ai poussé un cri bestial. J’hululais et tu râlais. Dans tout ce fatras, j’arrivai à souffler « mon amour » et en te répandant, tu as crié je t’aime.

Et le silence.
Tu es tombé sur moi, à demi mort, le souffle court.
D’un sourire maternel, je te couvrais de caresses.
J’embrassais tes épaules et t’effleurais à peine. Je savais que tu étais loin, je te laissais voyager.
Ta main a trouvé la mienne.

De ma vulve, tu coulais et ton pénis retombait. Qu’il était beau, ainsi, mouillé et alangui.

Nous sommes restés longtemps sans parler, nous caressant comme pour nous apprendre. A chaque minute, nos visages devenaient plus tristes. Les corps ayant exulté la folie de se prendre, il nous cette question, écume persistante : « Quand nous reverrons-nous ? »

– Ne m’attends pas, Hélène.

 

À E.

Lettre à Hélène

Ma chère Hélène,

Dans une décennie, le plus jeune de tes fils aura ses dix-huit ans et tu seras encore belle.
Ta vie sentimentale, portant en ses débuts le poids de déceptions auto-réalisées, se repose peut-être en solitude bienvenue.
Tu as vécu un demi siècle et c’est vrai que tu mérites la paix.

Tu mérites que tes bras ouverts soient reçus comme un cadeau, pas comme un embarras.

Tu mérites que ton corps soit traité avec respect, dans le souci de ton bien-être et de de ton plaisir, aussi.

Combien de fois l’as-tu offert, ce corps, juste pour avoir des bras autour de toi ?

Hélène, tu as vécu un demi siècle maintenant.

Je souhaite qu’un homme soit assez simple pour juste recevoir ton amour bouillonnant. Qu’il soit assez bon pour accepter ta sensibilité absurde et qu’il comprenne que derrière cet épiderme à vif, il y a un tout un monde, finalement assez beau. J’aimerais que tu sois aimée enfin pour ce que tu es, exactement ce que tu es, avec ta fougue, tes éclats de rire, tes cris de plaisir et tes larmes faciles.

Enfin Hélène, si cet homme n’est pas là, je t’en conjure : aime-toi.

Ne laisse plus personne t’humilier. Interdis à quiconque de te reprocher tes émotions. Sors de ta vie ceux qui pensent à ta place, comme si tu étais trop sotte pour raisonner toi-même.

Apprécie ta solitude, prie, soigne ta maison, aime ton travail, va en pleine nature. Ris avec tes amis, prends soin de ta famille, caresse un chat. Oublie les hommes, s’ils sont toujours bourreaux.

J’espère de tout coeur, Hélène, toi la femme que je serai dans dix ans, que tu liras ceci heureuse et n’espèreras rien.

 

 

Hélène plia soigneusement la feuille et replaça une boucle grise échappée de son chignon. Elle regarda autour d’elle en souriant. Dieu qu’elle aimait cette vieille maison et son petit jardin !

Elle se souvenait des années noires. Lorsqu’elle s’était écrit à elle-même, il y a dix ans, elle espérait renaître en pleine malédiction. Elle qui depuis des mois trouvait juste d’être avilie, relevait la tête. Une bataille inégale contre un drôle de mal, pas forcément perdue.

Elle ne savait pas encore que des jours heureux l’attendaient et qu’à nouveau digne, elle saurait repousser la main qui maltraite.

Hélène rangea la lettre retrouvée dans le tiroir de son bureau et regarda par la fenêtre. Dans le jardin, son vieux chat dormait à l’ombre du figuier.