Archives du mot-clé Lecture

Quelques questions à Christophe Siébert

Christophe Siébert est un auteur qui excelle dans les domaines de l’horreur, la pornographie ou la violence…
Il a fondé le collectif konsstrukt, qui réunit des écrivains, des plasticiens et des musiciens.
Son premier roman, J’ai peur, publié aux éditions de la Musardine est rapidement reconnu.
Il crée, en 2008, le fanzine L’Angoisse dans lequel il publiera une centaine d’auteurs. Onze numéros paraissent, d’abord dans une version numérique puis papier.
Entre 2009 et 2011 il publie aux éditions de la Musardine six romans pornographiques. Il dit souvent qu’Esparbec a été un maître pour lui.
Il a écrit – entre autres – Nuit noire et Paranoïa respectivement en 2011 et 2016. Les deux sont réédités en 2019 aux éditions Diable vauvert, réunis sous le titre Métaphysique de la Viande.

COUV SIÉBERT Métaphysique de la viande PL1-4

Christophe est animateur du site Meshistoiresporno appartenant à la Musardine. J’y ai publié quelques textes, c’est comme ça que nous nous sommes connus. Au printemps 2018, il a créé la collection Les Nouveaux interdits pour Media 1000, et j’ai la joie de faire partie de l’aventure !
Je suis de nature curieuse, et j’ai voulu découvrir l’univers littéraire de mon éditeur. Rien ne me destinait à ouvrir un jour Métaphysique de la viande, car j’ai l’horreur en horreur, j’aime pas les méchants, la puanteur me révulse et le porno ne m’excite que si tous les partenaires sont en vie.
But I did.
Et wow.
La claque littéraire de ma décennie de lecture.
A mes yeux, Nuit noire est un texte majeur.
J’en ai été très impressionnée, et comme je ne me sens pas capable d’en parler au bon niveau, j’ai choisi la solution la plus simple : j’ai demandé à Christophe de répondre à quelques questions pour nous aider à comprendre son processus de création, ses personnages, son rapport aux insectes et autres…
Merci infiniment à lui d’avoir pris le temps de me répondre alors qu’il est en pleine effervescence pour la sortie de son nouveau grand projet : un cycle romanesque de science-fiction noire dont le premier opus sortira le 14 mars 2020, c’est à dire demain.
Pour en savoir plus, allez visiter le site, vous ne serez pas déçus : Chroniques de Mertvecgorod 

 

COUV Images de la fin du monde PL1-4

 

Camille – Mais bon sang, Christophe, pourquoi écris-tu des horreurs pareilles ?!
(Nan, je déconne.)

Christophe – Haha ! Mais on peut aussi répondre sans déconner : j’écris des horreurs pareilles parce qu’il me semble que dans la société dans laquelle je vis c’est la meilleure – et la seule – chose à faire pour un auteur. Globalement, et même si le climat prérévolutionnaire dans lequel nous vivons ces temps-ci modifie un peu cette réalité, la plupart des gens ne vont au contact ni de la mort, ni de la violence, ni de la grande misère, ni du sang, ni de la folie. La plupart des gens se tiennent le plus éloignés possible des ténèbres et de l’enfer – et c’est très bien comme ça. Néanmoins beaucoup d’humains y vivent du matin au soir, dans les ténèbres ou en enfer, et il faut bien que quelqu’un parle d’eux. D’autre part ce sont dans les expériences extrêmes, celles qui t’emportent au bord du monde et dans des régions de toi-même que tu ne visites guère, que tu peux comprendre quelque chose aussi bien à la réalité qu’à toi-même. C’est pour ces deux raisons que j’écris les horreurs que j’écris.
Et c’est pas près de s’arranger avec le prochain, Images de la fin du monde (qui sort en mars au Diable vauvert) même si j’ai tenté d’enrober mes récits, toujours aussi sombres et violents, d’une forme plus humaniste et plus séduisante, ou disons plus contrastée.

Ça correspond à un calcul stratégique de ma part : Selby Jr. – lui et cinquante autres – est plus lu et mieux considéré que moi alors que ce qu’il raconte est dix fois pire, comment ça se fait ? Eh bien, sa langue est suffisamment puissante pour embarquer le lecteur dans son cauchemar sans le laisser sur le bord de la route, et c’est vers ça que je m’efforce de tendre. Mais ça correspond aussi à une évolution de mon rapport au monde. Je suis moins nihiliste – ou, plus exactement, moins fasciné par le nihilisme et j’éprouve le désir d’aller vers plus de complexité.

Camille – En quatrième de couverture, il est écrit en capitales : « pour public averti ». Si tu devais l’avertir toi-même, le public, tu lui dirais quoi ?

Christophe – Pas grand-chose. Cet avertissement est une nécessité légale. Mais pour ma part j’ai lu L’Exorciste quand j’étais en cinquième, découvert mes premiers films gore à peu près à la même période, c’est aussi le moment où j’ai mis la main sur les magazines de cul que planquaient mes parents dans leur chambre, j’avais douze-treize ans et je crois que pour moi c’était le bon moment de rencontrer tous ces trucs.
Et je suis persuadé par ailleurs que le fameux « pour public averti », ce sont les bouquins nullissimes du style Alexandre Jardin, qui te présentent une réalité fausse écrite dans une langue ni faite ni à faire, qui devraient en bénéficier. Qu’est-ce qui est le plus dangereux pour la jeunesse ? Des œuvres médiocres, connes et tièdes, ou des trucs qui vont secouer le lecteur dans tous les sens et lui montrer à quoi ça ressemble sous le tapis que les parents, les profs, les politiques et les débiles de la télé s’évertuent à ne surtout pas soulever ? Moi, je suis désolé, mais Jean d’Ormesson ou Yann Moix me foutent bien plus la trouille qu’Anteros.
La littérature feel-good, les conneries usinées industriellement et les biographies de stars me semblent à moi fort dommageables pour le cerveau – et l’âme, soyons grandiloquent – et ce sont les textes de Sébastien Gayraud, Luna Beretta, Clément Milian, Marlène Tissot, Irvine Welsh, John King et cent autres (dont Siébert, j’espère) qui en constituent l’antidote.

Camille – Qui est Anteros ? Existe-t-il en dehors de Nuit noire (au moins dans l’esprit de certains) ?

Christophe – Hahaha ! J’espère pas ! Quand j’ai conçu Anteros, j’avais besoin de créer une mythologie qui soit à la fois assez excitante pour tenir le lecteur en haleine et frapper son imagination, et assez conne et basique pour qu’il paraisse vraisemblable (si on retient la thèse qu’Anteros n’existe pas en-dehors de l’esprit perturbé du narrateur) que le héros de Nuit noire, con et fruste, ait pu l’inventer. Je suis donc parti de l’Arbre de Vie de la kabbale que j’ai simplement inversé de façon systématique. J’ai tout de même triché un peu en livrant assez de détails pour que puisse tenir l’ambiguïté fondamentale du livre : est-ce que c’est vrai ou pas ? (Au sens de : est-ce que nous lisons un roman fantastique ou un roman noir rationnel ?)
Il en résulte un truc qui doit un peu à Lovecraft, un peu à Barker et qui moi me rappelle surtout ma folle jeunesse, quand je faisais du jeu de rôle et maîtrisais des trucs tels que Kult.

Camille – Les insectes occupent une grande place dans Métaphysique de la viande. C’est visionnaire ? (Oui, j’avais besoin de poser cette question. Depuis Nuit Noire j’ai peur des punaises.)

Christophe – C’est surtout dans Paranoïa, le deuxième roman du recueil, qu’ils sont omniprésents. Leur apparition est fortement rythmée tout au long du roman, avec une accélération vers la fin, même si ce rythme que j’avais défini dès le début de ce projet est perturbé par le fait que le texte a été réduit, remonté, corrigé, etc. Ce qui fait que maintenant leur présence est tout aussi envahissante mais un peu plus chaotique – et, d’ailleurs, peu de lecteurs l’ont capté, mais les noms des personnages principaux de Paranoïa sont des noms d’insecte. C’est pas forcément très lisible (certains sont en anglais, d’autres en allemand, d’autres sont un peu malaxés au niveau de l’orthographe) mais c’est une blague qui m’amusait parce qu’elle constituait un hommage discret à Manchette, dont le travail sur le patronyme de ses personnages (qui, dans son cas, font souvent référence à des animaux et possèdent une fonction symbolique forte) m’a beaucoup influencé.
Quant à la raison qui m’a poussé à foutre des insectes partout, elle est bien entendu – comme tous les délires formels que je m’impose dans mes livres – justifiée par la narration. Je ne vais pas en donner l’explication ici pour ne pas spoiler les lecteurs, mais le texte fournit un certain nombres d’indices à ce sujet.

Camille – Métaphysique de la viande a obtenu le prix Sade 2019. Félicitations ! Quelle est ta plus grande fierté d’écrivain ?

Christophe – Ah, question difficile ! Je suis fier de moi quand je viens à bout d’une phrase ou d’un bouquin, parce que c’est jamais gagné, mais j’imagine que tu attends une réponse un peu plus générale. Disons que je suis assez fier de moi d’être écrivain selon la définition qu’en donne Stephen King : un type qui paie son loyer grâce aux phrases qu’il écrit.

Camille – As-tu de l’espoir en l’humanité ?

Christophe – Oh, non, ni espoir ni désespoir. L’humanité est une grande fille et va réussir à s’en sortir (ou à crever) sans mon aide.
L’humanité, je suis là pour l’observer et en tirer des trucs à raconter. Et à titre personnel je suis heureux de vivre dans ce présent-ci : je veux dire, les civilisations ont une durée de vie d’à peu près quinze à vingt siècles et pour un type dont le métier consiste à se poster devant sa fenêtre et observer ce qui se passe en bas, assister à la fin d’un monde est plutôt inespéré, non ?

Camille – Ma mère ne veut pas que je te fréquente et tu es mon boss aux Nouveaux Interdits. Que puis-je lui dire à Maman pour la rassurer ?

Donne-lui mon 06 et dis-lui que je suis un très bon cuisinier et un très bon confectionneur de cocktails. Elle vient quand elle veut.

Camille – (Rire) Merci, Christophe !

Christophe SIEBERT

Fantasme Brisé : histoire d’une chanson

La musique de VAPA est porteuse de messages. Pour ne citer que quelques préférés, d’Ormesson Interlude, Le Temps Est Chose Précieuse (Jeanne Moreau), Erreurs Acceptées (Romy Schneider)…
J’ai eu la joie de venir au micro pour lui permettre de mettre en écrin les magnifiques mots visionnaires de Marguerite Duras l’année dernière (Ils Verront De La Télévision), et aujourd’hui, nous récidivons avec Fantasme Brisé. (Vous pouvez cliquer sur les titres pour les découvrir.)

MarilynWriting

Marilyn n’était pas que cette somptueuse femme aux éclats de rire solaires. Nous savons tous qu’elle était très (trop ?) intelligente, et complexe. Elle alternait des moments de majesté et de désespoir, en les entremêlant parfois. Il fallait lui donner la parole. Sa parole intime. VAPA m’a fait confiance et je me suis chargée du texte. J’ai visionné des documentaires (sur sa mort aux étranges circonstances, sur sa jeunesse, sur son rapport aux hommes, sur son travail d’actrice…), j’ai écouté avec émotion Luz parler de Hollywood Menteur, l’album de bande-dessinée qu’il a fait dernièrement sur elle. C’est grâce à lui que pour le clip réalisé par VAPA, les Désaxés furent une évidence. Et je me suis plongée dans le superbe Fragments. Des poèmes, écrits intimes et lettres offerts en manuscrits et soigneusement transcrits aux éditions du Seuil. C’est Norma Jeane Mortenson qui se montre plus nue que sans vêtements. J’ai voulu respecter sa voix le plus possible, être au plus proche d’elle.

MarilynManuscrit

J’ai quelques raisons de me sentir proche de Marilyn Monroe et elles ne sont pas seulement centimétriques. Comme elle, on me résume fragile mais en réalité j’alterne des périodes exaltées où rien ne me résiste avec des jours vides sans futur. Je peux travailler comme dix et dormir deux semaines. Je vois des médecins qui se grattent le menton devant leur ordonnance. Et souvent j’ai pensé que tous mes efforts ne tendaient que vers un but « ne pas mourir ». J’avais vraiment à coeur de dire ses mots à elle et je remercie chaleureusement VAPA de m’avoir renouvelé sa confiance.

Il a composé avec inspiration. Quand nous fûmes d’accord sur les notes et les mots, après quelques essais et des ajustements, un passage en studio, encore quelques notes, le rire de Marilyn quand elle dit sa souffrance, les avis des amis… et c’était prêt !

L’accueil sur les plateformes nous a enthousiasmés ! Nous étions sur des playlist prestigieuses ! Aujourd’hui, Fantasme Brisé poursuit son chemin. Il est à toi, qui lit ces mots. Tu veux bien, du bout du doigt, le pousser doucement vers un like, un partage, ou bien tes favoris ? Ce n’est qu’avec vous que notre travail sera entendu, vous nous faites voyager ?

A lire sur The Melting Pop, un très bel article qui parle mieux du morceau que je ne saurais faire (un grand merci à Jay !).