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« Une rencontre trop sage » : naissance d’une chanson

Dans ma voiture, j’écoutais une playlist dont je me souviens bien. « Nouveautés francophones ». La voix de Jeanne Moreau a attiré mon attention. Elle disait avec sa belle nonchalance « le temps est chose précieuse… ». J’ai monté le son. Les mots de Jeanne étaient entourés d’une musique electro tout à fait contemporaine qui tranchait complètement avec le grain vieilli de l’enregistrement.
Elle parlait de lecture, d’harmonie de l’esprit et du corps, du temps qui s’écoule, de résister au sentiment de culpabilité. « La vie est difficile, la vie est douloureuse » disait-elle, et j’entendais son sourire. La musique montait, le rythme accélérait, les notes étaient écloses. Coup de foudre.

En rentrant chez moi je me suis ruée sur mon ordinateur pour retrouver le morceau. Je l’ai réécouté, et j’ai découvert les autres. Enthousiaste, j’ai twitté un lien vers ma belle découverte.

Quelques jours plus tard je recevais un message de VAPA me remerciant pour le partage. C’est rare d’être si sympa de la part d’un artiste ! Je lui fis part de mon enthousiasme et le félicitai. Et joie, voici ce que je lus : « J’ai parcouru vos textes. Avez-vous déjà pensé à les dire sur de la musique electro ? Si ça vous intéresse vous pouvez m’envoyer un extrait, nous ferons un essai. »

J’avais déjà enregistré Une rencontre trop sage et l’envoyai illico. Match ! Ça collait.

La proposition de VAPA était belle, j’adorais la musique qui révélait l’amour et l’émotion bien plus que l’érotisme. L’érotisme n’était pas le sujet mais une conséquence parmi d’autres de l’amour. VAPA l’avait compris à l’évidence, avec ce piano pudique et délicat.

Mon son était mauvais il fallait enregistrer en studio.
Imaginez une dame bredouillante et timide, arriver en tremblant devant deux ingénieurs du son et dire « Alors, heu, voilà, c’est… c’est une lecture, d’un texte, heu… d’un texte érotique ». Merci encore au studio Rimshot pour le professionnalisme. Lucas, l’ingé son, n’a pas cillé. Comme si tous les jours des femmes venaient susurrer au micro des histoires d’homme qui bande.
VAPA a fait un super travail avec ça. Nous avons beaucoup échangé, surtout par écrit, car je suis quasi phobique du téléphone. (Oui, VAPA est patient. Très patient.)

Et un jour, c’était bon. Nous tenions notre morceau. C’était ainsi qu’on l’aimait. Il fallait créer une chaîne You Tube, et même une page Facebook ! La tête me tournait, mais qu’est-ce que j’étais fière !

Je vous fais aujourd’hui le récit du premier morceau alors que le troisième est en préparation. C’est du bonheur, tout ça ! J’aime que les mots dits et tout ce qu’ils évoquent soient pour un musicien un instrument parmi les autres.

Chers lecteurs, chers followers, chers amis : (re)voici « Une rencontre trop sage » :

Je vais me la jouer Youtubeuse, mais c’est le jeu : si vous aimez, n’oubliez pas le pouce qui encourage, et abonnez-vous à la chaîne : il y aura d’autres morceaux, lectures, vidéos. Merci !

 

Manifeste

Toi, tu es un type bien. Tu ne fréquentes pas ces cercles de fous du cul. L’idée d’un plug dans le fion te provoque un malaise. Une femme et plusieurs hommes, tu trouves ça lugubre. Et toi, sucer une queue ? Jamais, angoisse totale !
Moi qui ne suis pas hantée par un bon usage du sexe et qui ne suis guidée que par mon affection, je ne te comprends pas. Tu me dis :

– Respecte-toi, évade-toi de ce cercle.

Me respecter ?
Parlons-en.
Qui, en toute amitié, vient user de ma bouche et de mon cul joyeux, sans pouvoir l’assumer ? Est-ce me respecter de craindre d’être vu en honteuse compagnie si tu sors avec moi ? Depuis tellement d’années, tu me baises et oublies : il ne s’est rien passé. Mille fois, tu m’as effacée.

Chez les dingos du cul je ne suis pas honteuse.
Et tu sais quoi ? Après les avoir vus, je ne suis jamais triste.

Tu penses que jamais un homme bien ne voudra de ma peau autrement que pour jouir si je suis libertine. Mais ton homme bien, celui que tu crois être, si le dégoût l’envahit quand une femme est libre et que cette liberté l’empêche de l’aimer : il ne m’intéresse pas.
J’ai reçu plus de respect et de tendres attentions dans des lieux de perdition où tu ne peux souffrir un instant d’imaginer ta femme, qu’avec toi, en vingt ans.
Toi, qui es un type bien et sais faire le tri entre les filles qu’on jette et celles qu’on peut aimer.

 

[ Photo – film L’Appolonide, souvenirs de maison close – 2011 ]

Lettre aux hommes mariés

(Toute ressemblance avec un homme marié existant ou ayant existé est naturellement fortuite et regrettée.)

 

Messieurs,

Vous êtes charmants.
Pour vous, nous sommes des reines (lundi à vendredi aux heures de bureau).

Je me permets ce « nous » désignant vos maîtresses. Sororité oblige, nous nous tenons la main (celle que vous laissez libre week-ends et jours fériés).
Nous ne nous plaignons pas ! Nous avons le meilleur. Vous arrivez chez nous tout beaux et tout sourire. D’une forme olympique vous nous baisez gaiement. Parfois un petit cadeau, toujours des compliments. Car vous nous adorez. Oui, c’est mieux que l’amour !
Nous sommes toujours belles, sexy, intelligentes. Il faut le dire, nous aussi nous donnons le meilleur : vous nous voyez ornées de lingeries à faire blêmir une pute. Le sexe ? Toujours partantes, et avec enthousiasme.

Si l’on ne vous ennuie pas avec la panne du lave-linge ou la grippe du petit, c’est par manque de temps. Sitôt éjaculé, et vous voilà partis, mais vraiment fous d’amour.

Il y a votre Officielle. Nous vivons à son rythme et nous savons d’elle tous les détails triviaux. Le samedi matin elle pratique le yoga avec sa collègue, celle qui s’appelle comme nous. C’est pourquoi vous êtes libres de nous téléphoner depuis votre voiture roulant vers Casino. Le mardi, attention : elle ne travaille pas. Vous devez être prudent et nous éviterons de nous voir au bureau. En revanche au printemps, elle s’absente une semaine, et c’est notre lune de miel : on vous aura une nuit ou même parfois, deux.
Bon.
Dîner, c’est pas possible. Vous pourriez être vus. Cela ne nous ennuie pas d’attendre jusqu’à minuit ? Vous resterez quatre heures (à cause des voisins qui ne doivent pas voir que vous rodez la nuit). On comprend. On tient tellement à vous. Car c’est promis, juré, un jour vous serez à nous, toutes les nuits, toujours. Mais là c’est pas possible à cause des enfants. Les vôtres, équilibrés, sont premiers de la classe. Un divorce, à coup sûr, les perturberait, nous ne voulons pas ça. D’ailleurs on ne manque jamais de prendre de leurs nouvelles. Comme ils grandissent bien !

Ce qui est bon avec vous, messieurs les hommes mariés, c’est la stabilité. Vous nous aimez beaucoup et voulez nous garder.
Pourtant, parfois, on rue, on envoie tout bouler. On en a marre d’être seules quand vous êtes en famille. On voudrait voir dehors en tenant votre taille. On souffre d’être honteuse comme une saleté.
Pour faire passer l’orage vous nous sortez un peu, et toute à notre joie, erreur : on prend votre main. Le regard affolé et le recul soudain nous forcent à des excuses. Oh pardon, mon amour, pardon, j’ai pris ta main, on pouvait être vus.

C’est vrai, je suis acide en me faisant la voix des amantes cachées. Et je suis bien injuste car maîtresse d’homme marié, ma foi, c’est bien pratique. Aucun compte à rendre des heures de liberté. A nous les jours paresse et les nuits scintillantes. Vous ne voulez pas savoir notre vie hors de vous, du moment que mardi, de douze trente à quatorze, on vous ouvre notre chambre en petite tenue.

Légère

Tu es papillon, tu es jasmin,

Ton nom tinte dans le vent.

Lin Fo-Eul (poète taïwanais)

 

/ Ecouter Légère partout /

Je suis légère.
Tu souffles et je m’envole.
Et puis je suis perdue, affolée, en tous sens. Je me cogne aux murs et à tout ce qui pique.
Tu dis que je dois changer, et devenir plus lourde.
Ne plus être bouleversée à la moindre brise qui passe.
Ne plus suivre toute entière la première chose qui accroche.

Je n’ai qu’un seul moyen de ne pas faire naufrage, c’est arrimer ma barque.
Bien sûr, ceux qui acceptent l’embarcation perdue sont souvent sans scrupule et profitent de l’aubaine. Ils utilisent le rade, et quand il a pris l’eau, fendu de toutes parts, ils l’abandonnent en mer. Tu m’as connue ainsi et tu veux que je change. Tu crois que de trois planches je deviendrai cargo.

Je suis légère et c’est aussi ma force.
Je me faufile partout et me pose en tout lieu. Tant pis si ça fait mal, car je n’ai pas d’armure. Moi, j’ai vu. Je ne reste pas là, comme une statue décente, à vivre correctement en attendant la mort. Je me trompe sans cesse, je prends mille et un coups, je repars en morceaux, recommence, et cherche. J’ai connu plusieurs terres, même les plus dangereuses. J’ai fui des ennemis qui m’ont presque tuée. Et je suis là.

Aujourd’hui face à toi, je te dis « prends ma main ».
Et toi tout occupé à vivre correctement, tu me dis « vis pour toi ».
Je ne sais pas faire cela, je suis inconséquente et mon voyage se fait soit en virevoltant prise dans des vents contraires, soit tenue fermement.
Je te demande ta main.
Et ton corps. Pour me coucher près de toi, et cesser de voler.
Je suis fatiguée. J’ai besoin de ta main qui s’ouvre, et me prend.

Mais tu me dis « sois forte ».

La mer, encore.

Avant mes cinq ans je courais libre et insouciante sur la plage. Pour moi, tout cela était immuable : ma famille et cette maison. L’amour de mes parents ne se questionnait pas, je le croyais immense et inconditionnel.
J’aimais la nudité. Le vent sur ma peau, l’eau froide, et le sable brûlant. Je pouvais observer les vagues et l’horizon. La rêverie était autorisée.

Je me suis regardée un jour dans la glace et j’ai pensé qu’en réalité j’étais laide. Visage disgracieux, comportement fautif. Pour les faire oublier j’ai forcé mon atout : j’avais une vivacité d’esprit et un rire facile qui étaient appréciés. Mais ce n’était pas assez. Il fallait pour mériter l’amour être encore plus normale.
Toutes les injonctions, je les aies satisfaites. J’ai appris à me fondre dans le désir des autres. Jusqu’au jour où, presque déjà flétrie, je n’ai plus su qui j’étais. Perdue et ivre, je ne savais plus ma route.

Aujourd’hui je crois que j’ai le droit d’être celle que je suis.
J’ai le droit d’être seule, j’ai le droit de vous fuir, et même de me tromper.
J’irai vivre près de la mer, car elle est mon ancrage. Immuable et changeante, aimable aux vacanciers, funestement puissante, la dame est libre. Et moi qui me sens si petite, esclave de vos attentes, de vos regards, de vos jugements, je m’infuse de sa force. J’ai besoin de son vent et de ses embruns sombres qui font fuir les humains.
Je veux sa solitude.

[Image Pixabay]

Kasala, auto-louange

Je suis une plume libre, j’écris ce que je veux.

J’invente ou n’invente pas, peu importe : tu te retrouves en moi.

Je crie mes faiblesses pour que tu ne sois pas seul avec les tiennes. J’étale le plus intime pour que tu regardes tes nuits avec douceur. Et plus j’ouvre ma porte, mieux tu te sens chez toi.

Parfois je te fais rire et parfois, je t’excite : la seule chose qui compte, c’est provoquer du bon.

Je n’écris pas pour moi : chaque mot est pour toi. Oui, je suis généreuse !

Je suis née pour écrire, c’est ma raison d’être là. Et ça s’accomplira, car tel est mon destin.

 

Pour en savoir plus sur l’art oratoire africain de la louange : ici

Colère cosmique

J’avais beau vouloir refermer le couvercle du cercueil sur cette sale histoire, il revenait toujours ajouter une pierre à ma peine, le salaud.
Il se montrait fort rare, mais ne se manifestait jamais pour rien ! Le sens de l’efficacité était infini chez cet homme.
Sans cesse à la frontière de l’amitié et du désir, il me maintenait depuis plus de vingt ans dans une brume qui me serrait au coeur. Quel ressort n’avait-il pas actionné pour me faire souffrir ? Je voudrais bien énumérer, mais ma parole, c’est si banal et triste que vous vous lasseriez.
Aujourd’hui, bien urbain, il prend de mes nouvelles, et m’annonce qu’il se trouve dans une situation un brin inconfortable : amoureux d’une femme, elle le ferait languir. Et moi je devrais quoi ? M’exclamer ou le plaindre ?
Dégage bien loin, mon vieux, aux confins du cosmos. T’as piétiné mon coeur, t’as bien joui de mon corps, va donc te faire foutre, comme tu m’as foutue.

Les Anges et la fureur

J’ai un rapport particulier avec les Anges. Depuis toujours, je crois en eux. Ou plutôt, je les sais. J’ai appris à ouvrir coeur et âme pour décoder leurs signes. Cela n’a jamais suffit à m’éviter une quelconque douleur, cela dit. Je suis du genre à faire des caprices, à m’entêter dans l’erreur, à aller jusqu’au bout.

Un jour, j’ai consulté une voyante. Elle m’a affirmé qu’il ne m’arriverait rien de grave, car j’avais mon Etoile, une belle âme qui veillait sur moi. Aujourd’hui je dois reconnaître que si j’ai parfois crié ma fureur, hurlé à l’injustice, si je me suis beaucoup plainte… non, ce n’était pas grave. Et d’ailleurs rien ne l’est. Notre chemin existe : il se crée sous nos pas. Ce qui est arrivé faisait partie de la route. Parfois j’ai fait un grand détour pour vivre une folie. En faisant la maligne : « Comment, c’est dangereux ? Mais pas pour moi, voyons, car je n’ai peur de rien. »

Deux choses peut-être sont graves, à bien y réfléchir. D’abord, parodiant le chanteur, j’aurais voulu être une artiste. Je devais être comédienne, je voulais juste être dans un théâtre, car là était ma place. Jamais je ne me suis autant sentie exister que sur des planches, douchée par la lumière. Parce que là, je pouvais tout dire sans crainte d’être jugée, ce n’était pas moi, c’était mon personnage : adressez-vous à l’auteur. Je pouvais crier à pleins poumons, pleurer exagérément, courir, être idiote, ou impériale, tomber sur mes genoux et faire entendre les mots qui sortent de ma bouche.
Mon fils est arrivé, j’ai cru qu’une mère ne pouvait être artiste et… je suis fonctionnaire.
Note pour la prochaine vie : ne jamais renoncer à un rêve.

(L’autre chose qui est grave, c’est mourir. Et encore, pas toujours. La mort arrange certains.)

Aujourd’hui, cheminant sur cette route, je me demande… Faut-il vraiment marcher ? Et si le bonheur était où l’on s’arrête ?

Cher Anges, je continuerai à suivre vos signes : mais de grâce, répondez ! Je m’arrête ou je marche ?

[Image Pixabay]

Lettre à Hélène

Ma chère Hélène,

Dans une décennie, le plus jeune de tes fils aura ses dix-huit ans et tu seras encore belle.
Ta vie sentimentale, portant en ses débuts le poids de déceptions auto-réalisées, se repose peut-être en solitude bienvenue.
Tu as vécu un demi siècle et c’est vrai que tu mérites la paix.

Tu mérites que tes bras ouverts soient reçus comme un cadeau, pas comme un embarras.

Tu mérites que ton corps soit traité avec respect, dans le souci de ton bien-être et de de ton plaisir, aussi.

Combien de fois l’as-tu offert, ce corps, juste pour avoir des bras autour de toi ?

Hélène, tu as vécu un demi siècle maintenant.

Je souhaite qu’un homme soit assez simple pour juste recevoir ton amour bouillonnant. Qu’il soit assez bon pour accepter ta sensibilité absurde et qu’il comprenne que derrière cet épiderme à vif, il y a un tout un monde, finalement assez beau. J’aimerais que tu sois aimée enfin pour ce que tu es, exactement ce que tu es, avec ta fougue, tes éclats de rire, tes cris de plaisir et tes larmes faciles.

Enfin Hélène, si cet homme n’est pas là, je t’en conjure : aime-toi.

Ne laisse plus personne t’humilier. Interdis à quiconque de te reprocher tes émotions. Sors de ta vie ceux qui pensent à ta place, comme si tu étais trop sotte pour raisonner toi-même.

Apprécie ta solitude, prie, soigne ta maison, aime ton travail, va en pleine nature. Ris avec tes amis, prends soin de ta famille, caresse un chat. Oublie les hommes, s’ils sont toujours bourreaux.

J’espère de tout coeur, Hélène, toi la femme que je serai dans dix ans, que tu liras ceci heureuse et n’espèreras rien.

 

 

Hélène plia soigneusement la feuille et replaça une boucle grise échappée de son chignon. Elle regarda autour d’elle en souriant. Dieu qu’elle aimait cette vieille maison et son petit jardin !

Elle se souvenait des années noires. Lorsqu’elle s’était écrit à elle-même, il y a dix ans, elle espérait renaître en pleine malédiction. Elle qui depuis des mois trouvait juste d’être avilie, relevait la tête. Une bataille inégale contre un drôle de mal, pas forcément perdue.

Elle ne savait pas encore que des jours heureux l’attendaient et qu’à nouveau digne, elle saurait repousser la main qui maltraite.

Hélène rangea la lettre retrouvée dans le tiroir de son bureau et regarda par la fenêtre. Dans le jardin, son vieux chat dormait à l’ombre du figuier.

Le parcours d’Hélène

– Je ne sais pas m’y prendre avec la vie, finalement.

– Que voulez-vous dire, Hélène ?

– Depuis toute petite, je sais que je suis différente : ce qui est facile aux autres me semble infranchissable et ce qui les met en joie est pour moi un enfer.

– Vous avez un exemple ?

– Oui, à l’école primaire. Le jour de la kermesse. Il fallait lancer un ballon dans un pneu vertical, accroché à un arbre. Tous trouvaient ça drôle et partageaient le jeu. Moi je ne comprenais pas comment on pouvait s’amuser à un jeu aussi con. Je me sentais à part, je voulais être comme eux. Alors quand ce fut mon tour, j’ai mimé l’amusement mais j’étais incapable de viser ce foutu pneu. D’abord par manque d’habilité mais aussi par défaut d’intérêt. Ce jour là j’ai pourtant décidé de faire toujours semblant.

– Et les apprentissages ?

– On me disait charmante, drôle, et mûre pour mon âge. Et pourtant je souffrais ! Une fois j’ai eu le courage de dire mon avis à propos de l’école. On m’avait promis qu’au CP j’apprendrais à lire. Au bout d’une semaine je n’avais rien appris. J’ai demandé à retourner à l’école maternelle. Quitte à ne rien apprendre, autant m’occuper avec quelques jouets. Je n’avais jamais été aussi sérieuse. Eh bien, ce fut trouvé mignon, je suis restée au CP et tout le monde a bien ri. Alors j’ai décidé d’attendre que quelque chose tombe. Je n’ai plus dit que je n’apprenais rien.

– Vous aviez des amis ?

– Deux seulement. Une fille et un garçon. Des relations très fortes. Je savais tout d’eux, de leurs battements de cils au parfum de leurs vêtements. Je les apprenais par cœur, comme une collectionneuse.

– Et les amours, devenue plus grande ?

– Toujours une catastrophe, toujours la même histoire. Je suis très sexuelle, et ce depuis l’enfance. Je suis hypersensorielle. Je reconnais les parfums les plus intimes et j’entends le moindre son. Le vent dans les arbres, votre pied qui bouge, cette voiture qui freine et la porte qui claque. Tout est égal pour moi, je ne hiérarchise pas. Je veux savoir pourquoi vous bougez, pourquoi elle freine, qui vient de sortir. Pour la vue, c’est pareil. J’ai besoin d’harmonie, la mocheté me dérange. Votre ombre à paupière : vous en avez mis un peu plus à gauche. Vos doigts sont très jolis. La tapisserie se décroche au sol, derrière votre bureau. La peinture de l’immeuble est atroce. Votre plante a soif.

Quand vient l’heure du sexe, c’est pareil. Je reçois tout, chaque sens grand ouvert. Souvent, pour baiser, on éteint le reste du monde : on est dans un lieu clos, la lumière est plus faible. Je peux me concentrer. Les amants disent « tu es très réceptive ». C’est parce que mon toucher, lui aussi, est extrême. Ils effleurent mes seins et je gémis sans feindre. Une main sur mes cheveux et je plane, comme droguée. Le sexe est une merveille d’étude.
L’ennui, c’est que les relations amoureuses et physiques sont parmi les choses les plus codifiées chez les humains et je n’y comprends rien. Moi, j’étudie l’autre avec passion. L’homme aimé devient mon unique sujet d’intérêt et de conversation. J’ai besoin de savoir sa façon de penser, de bouger, ses mécanismes de plaisir, les tons de sa voix, ce qui le fâche et ce qui le fait rire. Et un jour, j’ai fait le tour. Il m’aime encore et ne comprend pas que moi, j’ai fini. Désormais il ne fait que m’envahir. Avec certaines personnes, on fait très vite le tour. Avec d’autres, très rares, c’est lent. Dans ce cas, j’ai le temps de m’habituer et la relation dépasse le cas d’étude. Elle devient attachement.

Je suis souvent victime d’hommes qui se servent de moi. Pour les pervers, je suis une cible idéale : je prends tout comme c’est dit et ne me méfie de rien.

– Et aujourd’hui, vous avez des amis ?

– J’en vois une seule. Les autres, je me défile. Ils me trouvent agaçante, ou trop décalée, et sans cesser de m’aimer, m’évitent aussi. Cela ne me convient, j’adore la solitude. Je les aime pareil en les voyant très peu. Une seule amie me suffit.

– Professionnellement, cela se passe bien ?

– J’adore mon travail mais je manque de force. J’accumule les arrêts de travail pour cause d’épuisement, ils se comptent en années. On me dit dépressive mais ce n’est pas le cas : je suis juste fatiguée. Du bruit, et qu’on me parle. Je ne connais pas l’à-peu-près, je veux la perfection. Me déranger quand je suis concentrée à ma tâche, c’est comme me secouer en me hurlant dessus : une véritable agression. Et dans le milieu professionnel, ça arrive tout le temps. En moi, c’est la tempête et après, la chute : j’ai usé toutes mes forces à garder le sourire.

– Votre famille vous comprend ?

– Pas du tout. Ils trouvent que je m’écoute trop ou fais des histoires. Ils se lassent des hommes qui passent dans ma vie. Ils trouvent que j’ai l’art de me mettre dans des situations folles, ou dangereuses, et me reprochent de ne pas écouter les conseils de sagesse. Ils voient bien que je ne suis pas dépressive et ne comprennent pas que je ne travaille pas : serais-je donc fainéante ? Nous nous voyons peu, car les disputes ne sont jamais bien loin. On ne fait que les éviter, en somme.

– Hélène, qu’est-ce qui va bien, chez vous ?

– Plein de choses ! Je ne suis pas malheureuse ! Je me plais dans mon cerveau, il s’y passe plein de choses. J’écris, j’apprends, je change de sujet. Je fonce vers un projet, j’abandonne pour un autre. J’ai des amis virtuels, ce sont de vrais amis. Eux, je leur parle vrai et ils aiment qui je suis. Ils ne peuvent pas m’envahir, j’ai juste un clic à faire pour les mettre en sommeil. Ce sont de vrais liens, intenses et mutuels. Il y a même un homme qui ne me brusque pas. On progresse doucement, depuis mois et années. Il est bon et beau, on s’écrit tous les jours, on marche à petits pas. C’est mon bonheur, cet homme (je ne l’ai vu que deux fois, dans des lieux publics, séparées par une table).

– Je vais vous prescrire quelques examens, si vous êtes d’accord. Ce sera long et cher, mais ça peut vous aider. Il faut entamer un parcours diagnostique. Appelez cette personne de ma part, elle vous donnera des rendez-vous, sur plusieurs mois.

– Mais que dois-je lui dire ?

– Que vous avez besoin d’un diagnostic dans le cadre d’une suspicion d’autisme, Hélène.

[ Photo – Vanessa Paradis dans La fille sur le pont, 1999 ]