Archives pour la catégorie Jeux littéraires

De la contrainte naît le plaisir ? Ou alors c’est l’inverse ? J’oublie tout le temps…

Rompez toujours (autrice invitée)

Au plus profond de la nuit, sur une petite route de campagne, rien ne vient perturber le calme d’une nature endormie.
Marc au volant de sa voiture semble excédé, Olivia pleure dans son coin.


M – Tu as l’intention de pleurer tout le long du trajet ?
O – Je ne pleure pas .

Olivia essuie discrètement d’un revers de main, la larme qui coule sur sa joue.


M – Parfait ! Tu vas donc pouvoir m’expliquer ton attitude.
O – Mon attitude ? Tu plaisantes je suppose. Tu me prends pour une idiote ? Tu crois que je n’ai pas vu ton petit manège ?
M – Mais de quoi tu parles ? Tu t’es comporté comme une folle devant tout le monde. Je ne savais plus où me mettre. Du plus jeune au plus vieux , les invités avaient les yeux braqués sur toi et par la force des choses sur moi !
O – Je m’en fiche totalement de tous ces gens .
M -Je te rappelle que c’est de ma famille dont tu parles, de mes amis. As-tu pensé une seconde aux mariés ?
O – Ah, nous y voilà, les mariés… tu veux plutôt dire la mariée, la fameuse mariée.
M – Je n’aurai jamais dû te faire venir à ce mariage. Tout aurait été tellement plus simple.
O – Ça t’aurait bien arrangé que je ne sois pas là. Tu aurais pu mener à bien tes projets. Il était vraiment temps que je la rencontre cette fameuse Gloria.
M – Tu es vraiment en plein délire !
O – Ah oui ? Gloria par-ci, Gloria par là. Tu ne m’avais pas dit qu’elle était si jolie cette Gloria.
M – Je te rappelle que nous étions à son mariage et que je n’étais pas le marié.
O – Et alors, tu crois que je n’ai pas vu comment tu la regardais ou plutôt comment tu la dévorais des yeux.
M – Où vas-tu chercher de telles histoires et quand vas-tu comprendre qu’il s’agit simplement d’une amie.
O – Quand je repense à vos sourires, vos œillades et vos airs complices, c’était si flagrant que tout le monde l’a remarqué.
M- Tu sous-entends que j’ai une aventure avec Gloria ?
O – Je n’ai absolument pas dit çà mais je suis contente que tu l’avoues enfin !
M – Je n’avoues rien du tout. Tu m’attribues des propos que je n’ai pas dit et me prêtes des sentiments fantasmés.
O – Tu fantasmes donc sur elle !
M – Mais c’est de toi dont je parle.
O- De moi, d’elle , je vois bien que tout se mélange dans ta tête et qu’il parait désormais évident que tu regrettes notre mariage.
M – Tu ne vas tout de même pas remettre ça. Olivia, s’il te plait, cessons de nous disputer pour rien. Il serait préférable qu’on en reste là pour ce soir.
O – Bien sûr, comme d’habitude … réfugies-toi dans le silence, c’est ce que tu sais faire de mieux !


Un silence s’installe à nouveau dans le véhicule. L’atmosphère pesante incommode Marc qui pourtant se tait. Quand à Olivia, elle pleure à nouveau mais cette fois sans se cacher. Après avoir réajusté sa position sur le siège elle reprend sur un ton plein de sous-entendus :
O – Et la chanson ?
M- Quelle chanson ?
O – Celle sur laquelle nous avons dansé à notre mariage
M- « Let’s Stay Together » ?
O -Tu pensais que je ne m’en apercevrais pas. Ou peut-être, voulait-elle te faire une surprise
M – Quelle surprise ? Tu ne peux pas être plus précise et arrêter tes mystères.
O – C’était notre chanson, tu l’avais toi-même choisi. Je commence à réaliser qu’à l’époque elle ne m’était peut -être pas destinée. C’est à elle que tu pensais déjà en la choisissant. Ne me dit pas que c’est une coïncidence ! Elle m’a volé ma chanson, elle m’a volé mon mari, elle m’a volé mon mariage.
M – Quoi ? Ce scandale qui nous a ridiculisé ce soir est dû à cette pauvre musique.
O – Je t’interdis de parler de cette façon de « Let’s Stay Together ». C’est toi qui l’avais choisi comme c’est elle qui a dû le faire ce soir. Ah, vous vous êtes bien moqué de moi toutes ces années avec votre amitié. Comment ai-je pu être aussi aveugle. Il a fallu cette soirée pour découvrir que cette chanson n’était pas la Notre mais la Vôtre. Je te hais !


Marc donne un grand coup de volant, freine sèchement la voiture pour la garer sur le bas-côté et en sort, claquant la portière derrière lui. Il préfère s’aérer et reprendre son calme en marchant le long de la chaussée.
De son côté Olivia se glisse derrière le volant pour le rattraper. Une fois à son niveau, elle ralentit pour adopter son rythme de marche, baisse la vitre côté passager et l’interpelle :
O- Allez, monte ! dit-elle d’une voix à nouveau calme.
Impassible, Marc continue sa marche sans lever la tête.


O – Je ne vais pas te supplier, monte !
Sans un regard pour Olivia, il s’exécute et attend qu’elle redémarre pour lui annoncer sur un ton monocorde :
M – Il vaut mieux pour nous deux que nous nous séparions. Et arrête de pleurer pour tout, c’est insupportable !
O – J’en étais sûre, tu veux vivre avec elle mais je te préviens cette chanson elle ne me la volera pas !


Marc fatigué, ferme quelques instants les yeux.
Quand il les rouvre, il voit la route défiler à grande vitesse et Olivia s’exciter sur son téléphone.
M – Mais qu’est-ce que tu cherches, tu ferais mieux de ralentir …
Sans s’interrompre, les yeux embués Olivia continue à pianoter sur son écran.
O – Ah, la voilà. Cette chanson est la Nôtre, tu m’entends Marc, la Nôtre !


Elle a juste le temps de relever la tête pour croiser une dernière fois le regard de celui qu’elle aime avant de précipiter la voiture contre un platane.


Au plus profond de la nuit, sur cette petite route de campagne, rien ne vient perturber ensuite le calme d’une nature endormie, seules s’élèvent les paroles d’Al Green :
(…) I want to spend my life with you
Let me say that since, baby
Since we’ve been together
Ooh
Loving you forever
Is that I need (…)

Corinne Abourmad

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Rompez encore (auteurs invités)

Faut qu’j’te dise mon amour mélancolique
Que bien que je sois total morgane de toi
Rien ne reste pourtant possible
Tu ronges mes jours et mon âme
Même si tu fais brûler ma flamme
Tes tristesses me consument

Tu as de la peine
Pas autant que moi
Pourtant si je t’aime
Tu sais qu’ça va pas

Nous fut une envolée d’étoiles filantes
Tes démons ont recouvert la joie
Tant que tu seras leur proie
Moi je reste loin de toi
Je dois protéger mon coeur
Tu dois guérir tes noirceurs

Tu as de la peine
Pas autant que moi
Pourtant si je t’aime
Tu sais qu’ça va

Tu m’as broyé mon amour de feu
Tu as explosé mes rêves tout bleus
Je sais que le noir me guette
Que parfois je t’y entraîne
Tu es ma source de joie
Et sans toi je ne sais pas

Oui j’ai de la peine
Encore plus que toi
Mais tellement je t’aime
Que je ne veux pas
Je ne veux pas te détruire
Ne veux pas te voir souffrir
Alors continue sans moi

Ssaara121

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Smoke gets in your eyes

C’est comme si mon cœur s’était brisé ; mon cerveau a implosé. L’oeil vitreux je marche hagard dans les rues de Paris. J’erre, ivre sans avoir bu. J’avance dans un brouillard épais pourtant en plein mois de juillet. Je me noie dans une ville dont je ne sais plus rien. Tout juste des lumières, des ombres, des reflets.

Mes larmes coulent. Je ne pourrais plus jamais fermer les yeux sans voir son corps emmêlé avec celui de cet homme. Lui qui grogne en coup de reins et elle qui gémit. Comme une scène d’accident de voiture ou les corps sont encastrés. Voilà c’est ça ! Je viens de vivre un accident, leurs corps imbriqués et moi carcasse pliée qui les entoure.

Mes tempes brulent comme si j’avais contracté une mauvaise fièvre. Des piétons me bousculent ou est-ce moi qui ne les vois plus ? Alors que j’écarquille les yeux. Je dois avoir une sale tête vu les regards que l’on me jette. Une vieille se tourne sur mon passage. Je marche jusqu’à m’épuiser. Puis, je m’effondre au pied d’un mur. Ce mur jusqu’à la fin de mes jours je l’éviterai. La tête dans les mains pour mille ans de désespoir.

Elle qui jouit et moi qui chute. Comme quand enfant au moment de m’endormir je chutais infiniment avant de sombrer dans la nuit. Voilà c’est une grande nuit éveillé qui s’ouvre devant moi. Je ne peux plus fermer les yeux sans voir ses mollets ballotter mollement sur ses épaules à lui. Spectacle d’abord incompréhensible avant que je me saisisse la bouche d’horreur.

Lui qui est-il ? Je n’en sais rien, si ce n’est qu’il est mon ange noir. C’est une forme, à l’œil interloqué en coin, qui a aspiré toute mon âme. Un diable aux fesses poilues. Arriverais-je un jour à refermer les yeux. Et même les yeux ouverts j’entends son cri à elle. Le cri qu’elle a poussé quand elle m’a aperçu. Strident. Aigu. Et ce geste, vain, de pudeur, de retrait. Paquet de chair humaine qui se dérobe sur les draps fripés de ce qui avait été notre lit…

J’ai encore dû courir, puis marcher vite, puis ralentir. Tête baissée, épaules rentrées. Accablé.

Et dans le premier café ou je suis entré, la musique de « smoke gets in your eyes » est venue mettre des mots sur ma peine.

Oui, mes larmes coulent comme si j’avais de la fumée dans les yeux.

Everybody knows

*****

Quelques jours que cette chanson me trotte dans la tête.
Pas envie, et pourtant elle est là en sourdine, elle tourne en mode repeat.
Pas envie d’essayer de comprendre pourquoi, mais ce cerveau n’en fait qu’à ma tête.

« mon cadavre à la mer »
Combien de fois ces dernières semaines j’ai pensé en finir. En finir de toi. Tes mots comme des poignards enrobés de velours, taillent mon amour propre depuis trop longtemps. Tu n’aimes pas les gens, les gens t’adorent, je les déteste. Alors que c’est toi que je devrais haïr. Si on t’ouvre les entrailles, y verrait-on la noirceur de ton âme. Sentirions-nous l’aigreur de ta putréfaction, depuis le temps que tu es mort à l’intérieur ? Je me le demande…

« tes pas ne laissent plus de traces à côté des miens »
En ont-ils déjà laissé ? Je n’étais bonne qu’à marcher dans les tiens. Ne pas prendre trop de place, ne pas te contredire.
Ce que je veux c’est de nouveau tracer mon propre chemin.
Sans tes pieds tu serais bien emmerdé. J’ai lu un bouquin un jour, un bâton et un bon maillet feraient l’affaire. La vibration du craquement de tes os serait une douce musique pour apaiser le bordel que tu as mis dans ma tête.

« tes lèvres sont le marbre
de la tombe de notre amour »
Et si je pouvais, j’en ferais des petits cailloux. Orner mon jardin de tes restes pour pouvoir marcher dessus tous les jours.

« ne te mouche pas dans ma robe »
Tu l’as déjà fait. Et toujours je t’ai pardonné. Cette fois ce sont de vraies larmes que je veux voir couler. Voir le crocodile se transformer en agneau qu’on emmène à l’abattoir. Tu as nourri ma haine trop longtemps, avec attention et persévérance. Elle veut sortir, je le sens. Un monstre qui va m’arracher la cage thoracique au passage.

« Mais je n’ai pas trouvé le courage
Par la fenêtre de me jeter »
Mais je n’ai pas trouvé le courage
De la fenêtre tu m’as jeté

“Mourir d’amour”

Noa

Rompez ! (Auteurs invités)

J’étais revenue. J’étais revenue car je n’avais nulle part où aller. Je suppose que c’est ce que font tous les enfants perdus. Ils reviennent toujours là où c’est le moins douloureux. Tu n’avais rien dit. Simplement étreinte. Tes yeux marquaient une légère surprise, c’était de sentir que j’avais maigri, encore, sans pourtant perdre la rondeur de mes seins et la courbe de mes fesses. “Comment perds-tu du poids sans rien perdre de ta silhouette”? Je riais, autrefois. Je ne savais pas. Et puis, j’avais compris. Je devenais plus légère à l’intérieur. Je me creusait, en gardant la façade à rue. On aurait dû m’appeler Bruxelles.

Tu ne savais plus trop comment m’aborder, rire nous était devenu inatteignable, parler n’avait jamais été possible. Alors, tu m’avais massée et puis, on avait fait l’amour. J’avais joui, comme toujours avec toi, comme jamais personne d’autre n’avait pu me faire jouir avant toi. J’étais devenue immense, et puis j’avais éclaté, à n’être qu’un immense trou noir au milieu de la voix lactée. J’étais venue pour ça. Nous le savions tous les deux. Je m’étais endormie sur ton épaule, dans son creux, ma main sur les quelques poils de ton torse. Autrefois, j’y voyais un aigle, et j’espérais qu’il t’aiderait à t’envoler, à quitter cette vie triste, morne, cadenassée, mais tu n’avais jamais rien compris à ce que je racontais. Je voulais qu’on brûle tout et qu’on reparte de zéro. Tu t’accrochais à ton titre et à tes faux amis.

Au matin, tu t’étais réveillé en premier, comme toujours. Je t’appelais le Lapin d’Alice, hop hop hop, il faut y aller, vite, vite, vite, le monde n’attend pas. J’avais paressé dans le lit, écoutant les bruits familiers: la radio que tu branchais sur la Première, le perco qui crachait son café, le grille pain qui toastait. J’étais en mode ennui intégral. J’avais fureté. J’étais descendue. Tu ne me voyais déjà plus, occupé avec le combat à la mode de la semaine. J’avais fureté. J’avais trouvé le cahier. J’ai éteint la radio et mis Spotify. “My life is going on” a empli la cuisine. J’ai monté le son autant que possible. Tu es sorti dans le jardin. J’ai ouvert la porte.

Je savais que tu ne comprenais pas un mot. Ton anglais était rudimentaire, tu avais toujours préféré l’espagnol pour draguer les filles. Neruda dans le texte… ça en jetait… Aujourd’hui, ce qui était beau, c’était ça. Savoir qu’on t’expliquait que j’allais partir pour me sauver. J’avais fureté. Lu ce que tu n’avais jamais avoué mais que j’avais toujours pressenti. Je me suis mise à danser lascivement. Tu as lâché ton téléphone. Complètement largué. Je t’ai poussé dans l’herbe, et je me suis installée à califourchon sur toi. J’oscillais, tu fermais les yeux. Tu m’as demandé: “Tu sens mon désir pour toi”? “I dont care at all” t’a-t-il été répondu. Et comme tu ne comprenais rien à l’anglais, j’ai précisé : “Qu’en pense Audrey”?

Fanny Charpentier

*****

Waoh, oh, ohoh
Hey, yeh, yeh, yeh, yeh,yeh, yehiii


C’est ce truc débile que j’entends quand j’arrive devant la porte de son appart. Je frappe, prête à lui faire remarquer qu’il retombe en enfance : on n’a pas idée d’écouter Louane, le volume à fond quand on a trente ans. Si ?
—- Ah, c’est toi ? balance-t-il en m’ouvrant.
Pourquoi a-t-il le regard fuyant et le teeshirt à l’envers ? Pas que le dos sur le devant. Les coutures à l’extérieur aussi. Ses yeux sont hagards comme s’il venait de fumer un joint ou de s’enfiler quelques bières.


Quand je m’approche de lui, histoire de remettre un peu d’ordre dans sa tignasse en bataille, je ne peux m’empêcher de remarquer que ce que je sens, ce n’est pas son odeur à lui. Outre son after-shave, un mélange parfum vanille et sueur d’une autre.
— Mais, je lâche sans le regarder, t’es pas seul ?
Il a toujours les yeux baissés.
C’est là que je commence vraiment à comprendre: il ne s’attendait pas à me voir parce qu’il était en bonne compagnie. .. AU LIT…


J’espère que tu vas souffrir
Et que tu vas mal dormir
Pendant ce temps j’vais écrire
Pour demain l’avenir


Celui qui est tout pour moi depuis presque trois ans ne m’aurait tout de même pas fait ce coup de pute. Cette chanson qui tonitrue, c’est un fait exprès ?
Je me sens bouillir. Je suis sûre que mes joues sont écarlates. Mes yeux jettent des éclairs.
Je l’attrape par les épaules et le toisant
— T’es même pas capable de me dire les choses clairement…
Je suffoque.
— ça dure depuis longtemps, tes parties de jambes en l’air avec une autre que moi ?
C’est seulement là qu’il a l’air d’émerger.

Douche froide. Une meuf un peu boulotte franchit la porte de sa chambre, notre chambre, et lui dit d’un air enjôleur : tu reviens, mon bébé ?
— Je te rejoins dès que j’ai viré Coline…


Je n’veux plus savoir
On s’est éloignés
Tu ne vas plus m’avoir
Et tout est terminé


Après une œillade, elle se retourne. J’ai le temps de voir ses grosses fesses déborder d’un mini-string. Heureusement qu’elle porte un teeshirt XXL de la boutique d’Hard Rock Cafe, celui que j’avais rapporté à mon chéri de Nice. Cette pensée me traverse l’esprit : ce gars, celui pour qui je fais des régimes drastiques depuis toujours, pour qui je m’affiche en jeans ultra slim ou en jupe mini-mini simplement pour qu’on se retourne sur moi dans la rue en se disant « quelle chance il a, ce type, d’avoir une fille aussi canon au bras, sous-entendu au lit », ce type, il m’a remplacée par une truie.
Ben, tout compte fait, ils vont bien ensemble : un porc, une truie… A quand les porcelets ?
Je morfle, c’est sûr.


Je tourne les talons. La porte claque derrière moi. J’entends, comme si cela venait de très loin « Bon débarras : elle était vraiment trop bêcheuse, celle-là ».
Je descends les escaliers en retenant mes larmes. Une volée : je résiste. Une autre : ma gorge est serrée par les sanglots qui y sont coincés. Une dernière : je laisse mes larmes couler sur mes joues.


Partie loin derrière
Sans trop de raisons

J’ai le cœur en charpie…

For Ever Blue

*****

Play it again, Sam

Nous, agent officier de police judiciaire Z., procédons à l’audition de Madame …, qui nous déclare :

Il n’y avait rien selon Télérama qui soit digne d’être regardé hier soir. Samuel m’a proposé de mettre un DVD. J’ai dit “d’accord” et l’ai laissé choisir. Parce que la dernière fois c’est moi qui avait choisi. Il a pris Casablanca dans l’étagère. Sans hésiter. J’ai trouvé ça curieux. Comme si c’était prémédité.

Il sait pourtant que je déteste ses vieux films en noir et blanc. Moi je ne m’habille que de couleurs vives. En plus il l’a mis en VO. Il sait que je ne supporte pas ça. J’étais déjà nulle en anglais au collège. Et lui je l’ai toujours soupçonné de faire semblant de comprendre quand Humphrey Bogart parle.

Au moment de la scène centrale du film, “Play it again, Sam… play As time goes by”, je l’ai regardée. Elle est si belle Ingrid Bergman. Le regard. Le sourire. La prise de vue en légère contreplongée. Et la lumière. Cette scène est sublime. C’est bien le seul moment que j’aime dans ce film. Pas la chanson, elle est tellement gnangnante. A kiss is just a kiss… bullshit!

Samuel respirait fort. Comme oppressé. Depuis qu’il a arrêté de fumer ça lui arrive souvent.

Je lui demande si ça va. D’abord il ne répond pas. Il me fait comprendre d’un signe de me taire. Mais il respire de plus en plus fort.

N’insiste pas, me dit-il.

À la fin du film il est livide. “Je vais appeler le 15”, je lui ai dit. J’ai pris mon téléphone mais il m’a bousculée. Il a fait tomber mon iPhone.

“Arrête, appelle plutôt un avocat. Je te quitte.”

Mais pourquoi ?

“Tu n’aimes pas Casablanca il te faut quoi d’autre comme raison de te quitter ?”

Mais c’est absurde voyons ! Et les enfants ?

“Ils aiment encore moins que toi mes vieux DVD.”

Alors il s’est levé et m’a juste dit c’est fini et encore n’insiste pas. Et il est monté se coucher dans la chambre d’amis.

Nous demandons à Madame … pour quel motif elle porte plainte :

Délit de fuite. Abandon de personnes vulnérables. Actes de torture. Préjudice moral.

Demandons à Madame … de quels actes de torture elle parle :

Casablanca en VO.

Nous demandons à Madame … comment elle explique la mort de son mari que le médecin légiste a datée de la même heure que la fin du DVD d’après la reconstitution faite de la soirée :

Il ne pouvait pas vivre sans moi. C’est la preuve.

Nous indiquons à Madame … qu’il n’est pas possible de déposer plainte contre une personne défunte :

C’est bien dommage.

Nous soumettons à Madame … le rapport toxicologique de son défunt mari :

Non je ne m’explique pas la présence de cyanure. Mais je peux comprendre qu’il ait voulu en finir à force de regarder ces vieux tromblons insupportables en VO.

Nous demandons à Madame … comment elle explique les traces de cyanure trouvées dans le tiroir de sa table de nuit :

Ah mais il a voulu me tuer en plus de me quitter ? Vous voyez bien que j’étais en situation de légitime défense, monsieur l’agent.

Samuel R.

Sous le plaid zinzolin

Mots suggérés : zinzolin, ostinato, lutin, calfeutrés, avare, oligo-éléments, facile, blottie, délicatesse, aspirant.
Mot complémentaire : affleurer

Elle avait décidé de ne plus faire l’amour. Plus de sexe, plus d’amant, plus d’amante, plus rien de cet ordre là. C’était irrévocable.
S’y résoudre n’avait pas été facile. Il avait fallu une dernière romance. Un homme adoré et avare d’amour. Le plus déchirant dans l’histoire était la certitude qu’il songeait la même chose : il l’avait adorée et elle l’aimait mal.

Blottie dans ses coussins livides et enroulée dans un plaid zinzolin, elle se songeait au milieu de sa vie et se remémorait le chant de ses amours, ostinato d’échecs lancinant. Parfois, une variation, un éclat, une cymbale… et immanquablement, le retour du motif qui soutenait bassement l’amère vérité : il n’y aurait jamais d’autre composition.

Elle n’était pas née dans le siècle où les femmes déçues se calfeutraient ensemble en couvent, ou mieux, en béguinage. Il fallait s’exposer, faire semblant d’aller bien et immanquablement un aspirant jaillissait comme un lutin joyeux. Tout en délicatesse, charmant, inoffensif. Ravie, elle se laissait glisser aux délices amoureux. Mais aujourd’hui elle savait. Elle était fer, ou peut-être fluor. Ces oligo-éléments nécessaires à la vie et toxiques en surdose. Il allait la haïr après s’être goinfré d’elle.

Des mois et des années elle avait essayé d’affleurer en passion. Quand l’amour émergeait elle prenait la fuite. En vain. L’amour est plus malin et retrouve les fuyards.

Blottie dans ses coussins et son plaid zinzolin, la femme sensuelle caressa ses rondeurs.
« Et si je m’aimais, moi ? »

Vous aimez ce jeu littéraire ? Vous allez adorer le blog des Oulimots.

Confinum

De ma fenêtre je vois des arbres rouges qui ondulent au vent. Ils se dessinent nettement sur le ciel blanc grisâtre. Plus bas la haie oblige à raccourcir le champ, l’horizon se réduit, oui, mais je suis chez moi.
La pelouse est ingrate, parsemée de pissenlits. Ça sent la terre mouillée, les oiseaux chantent encore.
Je m’ennuie.
J’ai un bouquet de roses du jardin d’à côté. Un ou deux amants tendres qui m’écrivent des mots fous. Des parfums délicats, des couleurs, des plaisirs. Rien qui ne se passe mal. Rien qui ne se passe, pourtant.
Si je prenais une bière ? Ah ben zut, y’en a plus.
Je pourrais faire aussi une heure de yoga, mon corps dirait merci. L’ennui, c’est que le sol est parsemé de miettes. Je devrais balayer, plutôt. Et ranger tout ce bazar.
Des chaussures jetées derrière le canapé, un tas de plaids moelleux, des coussins, des BD. Un fauteuil en osier, mes travaux de couture.

Quel ennui.
Un gâteau est au four, c’est toujours ça de fait.
Je me rêve écrivaine, c’est bien sûr du pipeau. Une écrivaine écrit et moi, je tourne en rond.
Tiens, voilà le chat des rues qui réclame sa gamelle. Je désinfecte ses plaies, secoue sa couverture, la pauvre bête est fichue, j’accompagne la fin.
C’est le genre de soirée où je dirais aux kids : « Allez hop, les garçons, on sort dîner dehors ! ». Je coupe deux trois endives et fais bouillir de l’eau, oh merde… ce que je m’ennuie.
Si au moins je lisais.

N’importe quelle autrice aurait pondu un livre. Cinquante jours de libre, l’aubaine d’une vie. J’ai écrit un chapitre…

Je regarde par la fenêtre, c’est mieux que le miroir.
Presque deux mois hirsute, teint brouillé, en savates. Je suis une vieille sorcière, prenez garde au danger !

Bon.
Cessons de rêvasser.

Je prends mon agenda, rédige une to-do list.
Demain, je me lèverai tôt. Méditation, yoga, lecture et écriture. Ensuite, au marché, pourquoi pas en vélo ?
Je vais refaire surface, retour à la vraie vie !

Je regarde par la fenêtre.
Tout autour du Bouddha détrempé par la pluie, un tapis a poussé.
Bien rangé, au compas, décoré de points beiges.
Ce sont des champignons.

Même la nature s’ennuie et fait n’importe quoi.

Ma pepette

Tu es si jolie avec tes épaules maigres. Ton regard est brillant comme un onyx poli. De loin, poupée menue, de près, jeune jaguar. Tu n’es pas d’une espèce à vivre en ménagerie. Soudain, tu me regardes. L’instant est suspendu après une moquerie. Je t’imagine déjà ramasser tous tes muscles et viser mon gosier pour y planter tes crocs. Tu éclates de rire devant mon air inquiet !

J’aime notre duo. Je suis la fille sage que tout le monde croit simple. Je trompe les crétins avec mon apparence. Seules mes boucles emmêlées permettent de douter que je sors de la messe. Une sorte de ménine en porcelaine peinte : je reste posée là, je fais dans la déco. Quelqu’un pour un napperon ?

Toi, tu marches à grands pas, les cheveux courts au vent. Chaussée de godillots sur un jean trop serré, tu portes des tee-shirts d’homme dont tu étires le col jusqu’à les faire tomber plus bas que ton épaule. Tes yeux verts de panthère toujours cernés de noir, tu exhales les épices, la vanille, la muscade. Tu passes, on se retourne. Tu parles et l’on se tait. Ta colère est crainte, ton avis respecté.

On avait seize ans quand on s’est rencontrées. Tes menottes nerveuses aux doigts cernés de bagues faisaient tourner un Bic sur la table recouverte de trous et graffitis. Je faisais bonne figure à notre professeur qui mendiait l’attention quand tu m’as regardée : « Eh ! Tu t’appelles comment ? ». Une seconde après : « J’aime pas ceux avec qui tu traînes. Tu manges avec moi ce midi ? ». Je tombais amoureuse.

Tu te moquais des usages et de la réputation. Tu pouvais cribler d’insultes, cogner sans avoir peur, clamer ce qu’on chuchotait. Une période menstruelle, un mec de Terminale qui baisait super bien ou encore la connerie des filles populaires qui se déplaçaient en bande dans la cour du lycée.

Ma mère ne t’aimait pas. Quand je mentionnais ton nom sa bouche se pinçait : « Elle est de mauvais genre ». Tout ce qui me fait vibrer, ma mère ne l’aime pas.

On ne se quittera plus jusqu’à ce que tu te ranges. On vivra même ensemble dans une petite maison pour se séparer juste avant d’être mères, ventres ronds, à regret. Les rumeurs de lesbianisme se turent peut-être là. Je crois que nos seuls mensonges seront juste des non-dits. Comme le plus long de tous : mon silence. Je me terre, je me cache. Tu es tellement forte, tu as tant d’énergie ! Comment comprendrais-tu qu’à chaque fois que je me lève, je retombe à nouveau ? Toi, tu réussis tout. Je n’ose t’avouer que je ne sais pas vivre. Une phrase me tient, une promesse mentale : un jour, dans un jardin, nous regardions nos fils. Je venais de te dire un grand secret sur moi. Tu n’avais pas cillé. Tu as eu ce silence qui me pend à tes lèvres et tu as asséné : « Camille. Tu dois écrire un livre ».

La tique

– Madame, je voudrais vous parler de cette chose brune fixée à votre jambe.
– Tu veux parler du kyste sombre, que j’aime pourtant, comme un astre morbide accroché à ma peau ?
– Morbide, vous avez dit le mot. Je me suis permis quelques études, intrigué par la chose. L’Académie des Amis des Relations Saines est formelle : c’est un dangereux parasite.
– Voyons, Edmond, j’aime cette protubérance. Quand cette chose s’est posée sur moi, elle a changé ma vie ! : J’aime cette grosseur laide : elle et moi, nous sommes des incompris, notre monde est indigne de ceux qui le critiquent.
– Permettez-moi, Madame, de vous signaler que votre langage est étrange, quasi incohérent. L’effet du parasite, qui trouble votre cerveau.
– Que me racontes-tu là, insolent majordome ?
– Eh bien voilà. Sur votre jambe, madame, c’est une vulgaire tique. Certes, une espèce dangereuse : le Dominus Pacotillare. De cette dangerosité-là, il en reste très peu. Quand elle se fixe sur vous, vous lui appartenez : elle détient vos pensées, occupe toute votre âme, et vous vivez pour elle, dans un bonheur tout fou. En vérité, une terrible nuit s’abat sur votre vie, et la tique vous pilote. Elle s’adapte à tous les milieux, inutile de fuir, elle sera accrochée. Et tout le temps qu’elle est sur vous, elle vous fait agir selon sa volonté, pour son plaisir sadique. Vous croyez consentir et criez adorer. Mais en vérité, vous vous avilissez, vous êtes triste et lasse, votre énergie à plat, et plus d’estime pour vous.
– Damned ! Retire-moi cette chose !
– Cela va vous faire mal : elle est très accrochée.
– Fais ce que je te dis, tu m’obéis, n’est-ce pas ?
– Je tiens à vous, surtout. Attention, je l’arrache.
– Aïe ! Aïe ! Aïe ! Oh ! Oh ! Oh oui. Oh oui…
– Madame… « Aïe, oh oui ? » Vous n’êtes pas guérie ?

 

Dialogue au dactyle

Extérieur jour. La scène se passe dans une prairie. Sur un dactyle pelotonné, une coccinelle et une grillonne se rencontrent par hasard. La coccinelle se détourne.

La grillonne : Attends ! Pourquoi refuses-tu de me parler ? Qu’ai-je fait de si grave ?
La coccinelle : Tes incessantes métamorphoses m’excèdent.
La grillonne : Je suis toujours la même. Petites mandibules et grande maladresse.
La coccinelle : A toi seule tu pullules : partout dans la prairie !
La grillonne : Je devrais donc ramper ? Ou me rouler en boule ? Me cacher toute entière sous des élytres bruns ?
La coccinelle : Tu irrites sans cesse Sieur Araignée. A chaque saison qu’il tisse, tu reluques sa toile.
La grillonne : C’est vrai, je rêvais d’y entrer. A l’heure sorgue, j’aurais aimé le voir. Mais j’ai bien renoncé !
La coccinelle : Tu fais bien. Et fais-toi plus discrète.
La grillonne : C’est promis, je ne bougerai plus. J’ai le labium encore moite du soufflet arachnide. Merci de m’avoir parlé, tu es chère à mon coeur.

Ma plage

Contrainte du 22 février 2018 : réinterpréter le sonnet d’Alfred de Musset

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,
Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !
Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,
J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,
Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume
(J’entends encore au vent les postillons crier),

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine
Sous ses mille falots assise en souveraine !
J’allais revoir l’hiver. – Et toi, ma vie, et toi !

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme
Je saluais tes murs. – Car, qui m’eût dit, madame,
Que votre coeur sitôt avait changé pour moi ?

 

Que j’aime le vent d’été, et toi et moi, mon homme,
Au pied des vagues blanches, demi-nus et heureux !
Lascifs et enlacés, aux gestes économes,
Nous attendons le soir, pour n’être que nous deux.

C’est le temps de la plage, l’heure où elle devient vraie.
J’y vivrai, malgré les vents violents à envoler les chaumes,
Sable, garrigue et cigales que les embruns embaument.
(J’entends les goélands, se moquer et crier.)

Les gens ont le teint brut, et les cheveux au ciel.
Ici, on parle fort et le rire est facile :
seul le Mistral, là-bas, met une larme à mes cils.

Oh ! Mon amour, viens-donc à ma mer, mon coeur
est certes à toi mais habite là-bas ! Oh, viens !
Viens comme un coquillage t’agripper à mes reins.

Autres oulimots du 22 février 2018

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