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De la contrainte naît le plaisir ? Ou alors c’est l’inverse ? J’oublie tout le temps…

Confinum

De ma fenêtre je vois des arbres rouges qui ondulent au vent. Ils se dessinent nettement sur le ciel blanc grisâtre. Plus bas la haie oblige à raccourcir le champ, l’horizon se réduit, oui, mais je suis chez moi.
La pelouse est ingrate, parsemée de pissenlits. Ça sent la terre mouillée, les oiseaux chantent encore.
Je m’ennuie.
J’ai un bouquet de roses du jardin d’à côté. Un ou deux amants tendres qui m’écrivent des mots fous. Des parfums délicats, des couleurs, des plaisirs. Rien qui ne se passe mal. Rien qui ne se passe, pourtant.
Si je prenais une bière ? Ah ben zut, y’en a plus.
Je pourrais faire aussi une heure de yoga, mon corps dirait merci. L’ennui, c’est que le sol est parsemé de miettes. Je devrais balayer, plutôt. Et ranger tout ce bazar.
Des chaussures jetées derrière le canapé, un tas de plaids moelleux, des coussins, des BD. Un fauteuil en osier, mes travaux de couture.

Quel ennui.
Un gâteau est au four, c’est toujours ça de fait.
Je me rêve écrivaine, c’est bien sûr du pipeau. Une écrivaine écrit et moi, je tourne en rond.
Tiens, voilà le chat des rues qui réclame sa gamelle. Je désinfecte ses plaies, secoue sa couverture, la pauvre bête est fichue, j’accompagne la fin.
C’est le genre de soirée où je dirais aux kids : « Allez hop, les garçons, on sort dîner dehors ! ». Je coupe deux trois endives et fais bouillir de l’eau, oh merde… ce que je m’ennuie.
Si au moins je lisais.

N’importe quelle autrice aurait pondu un livre. Cinquante jours de libre, l’aubaine d’une vie. J’ai écrit un chapitre…

Je regarde par la fenêtre, c’est mieux que le miroir.
Presque deux mois hirsute, teint brouillé, en savates. Je suis une vieille sorcière, prenez garde au danger !

Bon.
Cessons de rêvasser.

Je prends mon agenda, rédige une to-do list.
Demain, je me lèverai tôt. Méditation, yoga, lecture et écriture. Ensuite, au marché, pourquoi pas en vélo ?
Je vais refaire surface, retour à la vraie vie !

Je regarde par la fenêtre.
Tout autour du Bouddha détrempé par la pluie, un tapis a poussé.
Bien rangé, au compas, décoré de points beiges.
Ce sont des champignons.

Même la nature s’ennuie et fait n’importe quoi.

Ma pepette

Tu es si jolie avec tes épaules maigres. Ton regard est brillant comme un onyx poli. De loin, poupée menue, de près, jeune jaguar. Tu n’es pas d’une espèce à vivre en ménagerie. Soudain, tu me regardes. L’instant est suspendu après une moquerie. Je t’imagine déjà ramasser tous tes muscles et viser mon gosier pour y planter tes crocs. Tu éclates de rire devant mon air inquiet !

J’aime notre duo. Je suis la fille sage que tout le monde croit simple. Je trompe les crétins avec mon apparence. Seules mes boucles emmêlées permettent de douter que je sors de la messe. Une sorte de ménine en porcelaine peinte : je reste posée là, je fais dans la déco. Quelqu’un pour un napperon ?

Toi, tu marches à grands pas, les cheveux courts au vent. Chaussée de godillots sur un jean trop serré, tu portes des tee-shirts d’homme dont tu étires le col jusqu’à les faire tomber plus bas que ton épaule. Tes yeux verts de panthère toujours cernés de noir, tu exhales les épices, la vanille, la muscade. Tu passes, on se retourne. Tu parles et l’on se tait. Ta colère est crainte, ton avis respecté.

On avait seize ans quand on s’est rencontrées. Tes menottes nerveuses aux doigts cernés de bagues faisaient tourner un Bic sur la table recouverte de trous et graffitis. Je faisais bonne figure à notre professeur qui mendiait l’attention quand tu m’as regardée : « Eh ! Tu t’appelles comment ? ». Une seconde après : « J’aime pas ceux avec qui tu traînes. Tu manges avec moi ce midi ? ». Je tombais amoureuse.

Tu te moquais des usages et de la réputation. Tu pouvais cribler d’insultes, cogner sans avoir peur, clamer ce qu’on chuchotait. Une période menstruelle, un mec de Terminale qui baisait super bien ou encore la connerie des filles populaires qui se déplaçaient en bande dans la cour du lycée.

Ma mère ne t’aimait pas. Quand je mentionnais ton nom sa bouche se pinçait : « Elle est de mauvais genre ». Tout ce qui me fait vibrer, ma mère ne l’aime pas.

On ne se quittera plus jusqu’à ce que tu te ranges. On vivra même ensemble dans une petite maison pour se séparer juste avant d’être mères, ventres ronds, à regret. Les rumeurs de lesbianisme se turent peut-être là. Je crois que nos seuls mensonges seront juste des non-dits. Comme le plus long de tous : mon silence. Je me terre, je me cache. Tu es tellement forte, tu as tant d’énergie ! Comment comprendrais-tu qu’à chaque fois que je me lève, je retombe à nouveau ? Toi, tu réussis tout. Je n’ose t’avouer que je ne sais pas vivre. Une phrase me tient, une promesse mentale : un jour, dans un jardin, nous regardions nos fils. Je venais de te dire un grand secret sur moi. Tu n’avais pas cillé. Tu as eu ce silence qui me pend à tes lèvres et tu as asséné : « Camille. Tu dois écrire un livre ».

La tique

– Madame, je voudrais vous parler de cette chose brune fixée à votre jambe.
– Tu veux parler du kyste sombre, que j’aime pourtant, comme un astre morbide accroché à ma peau ?
– Morbide, vous avez dit le mot. Je me suis permis quelques études, intrigué par la chose. L’Académie des Amis des Relations Saines est formelle : c’est un dangereux parasite.
– Voyons, Edmond, j’aime cette protubérance. Quand cette chose s’est posée sur moi, elle a changé ma vie ! : J’aime cette grosseur laide : elle et moi, nous sommes des incompris, notre monde est indigne de ceux qui le critiquent.
– Permettez-moi, Madame, de vous signaler que votre langage est étrange, quasi incohérent. L’effet du parasite, qui trouble votre cerveau.
– Que me racontes-tu là, insolent majordome ?
– Eh bien voilà. Sur votre jambe, madame, c’est une vulgaire tique. Certes, une espèce dangereuse : le Dominus Pacotillare. De cette dangerosité-là, il en reste très peu. Quand elle se fixe sur vous, vous lui appartenez : elle détient vos pensées, occupe toute votre âme, et vous vivez pour elle, dans un bonheur tout fou. En vérité, une terrible nuit s’abat sur votre vie, et la tique vous pilote. Elle s’adapte à tous les milieux, inutile de fuir, elle sera accrochée. Et tout le temps qu’elle est sur vous, elle vous fait agir selon sa volonté, pour son plaisir sadique. Vous croyez consentir et criez adorer. Mais en vérité, vous vous avilissez, vous êtes triste et lasse, votre énergie à plat, et plus d’estime pour vous.
– Damned ! Retire-moi cette chose !
– Cela va vous faire mal : elle est très accrochée.
– Fais ce que je te dis, tu m’obéis, n’est-ce pas ?
– Je tiens à vous, surtout. Attention, je l’arrache.
– Aïe ! Aïe ! Aïe ! Oh ! Oh ! Oh oui. Oh oui…
– Madame… « Aïe, oh oui ? » Vous n’êtes pas guérie ?

 

Dialogue au dactyle

Extérieur jour. La scène se passe dans une prairie. Sur un dactyle pelotonné, une coccinelle et une grillonne se rencontrent par hasard. La coccinelle se détourne.

La grillonne : Attends ! Pourquoi refuses-tu de me parler ? Qu’ai-je fait de si grave ?
La coccinelle : Tes incessantes métamorphoses m’excèdent.
La grillonne : Je suis toujours la même. Petites mandibules et grande maladresse.
La coccinelle : A toi seule tu pullules : partout dans la prairie !
La grillonne : Je devrais donc ramper ? Ou me rouler en boule ? Me cacher toute entière sous des élytres bruns ?
La coccinelle : Tu irrites sans cesse Sieur Araignée. A chaque saison qu’il tisse, tu reluques sa toile.
La grillonne : C’est vrai, je rêvais d’y entrer. A l’heure sorgue, j’aurais aimé le voir. Mais j’ai bien renoncé !
La coccinelle : Tu fais bien. Et fais-toi plus discrète.
La grillonne : C’est promis, je ne bougerai plus. J’ai le labium encore moite du soufflet arachnide. Merci de m’avoir parlé, tu es chère à mon coeur.

Ma plage

Contrainte du 22 février 2018 : réinterpréter le sonnet d’Alfred de Musset

Que j’aime le premier frisson d’hiver ! le chaume,
Sous le pied du chasseur, refusant de ployer !
Quand vient la pie aux champs que le foin vert embaume,
Au fond du vieux château s’éveille le foyer ;

C’est le temps de la ville. – Oh ! lorsque l’an dernier,
J’y revins, que je vis ce bon Louvre et son dôme,
Paris et sa fumée, et tout ce beau royaume
(J’entends encore au vent les postillons crier),

Que j’aimais ce temps gris, ces passants, et la Seine
Sous ses mille falots assise en souveraine !
J’allais revoir l’hiver. – Et toi, ma vie, et toi !

Oh ! dans tes longs regards j’allais tremper mon âme
Je saluais tes murs. – Car, qui m’eût dit, madame,
Que votre coeur sitôt avait changé pour moi ?

 

Que j’aime le vent d’été, et toi et moi, mon homme,
Au pied des vagues blanches, demi-nus et heureux !
Lascifs et enlacés, aux gestes économes,
Nous attendons le soir, pour n’être que nous deux.

C’est le temps de la plage, l’heure où elle devient vraie.
J’y vivrai, malgré les vents violents à envoler les chaumes,
Sable, garrigue et cigales que les embruns embaument.
(J’entends les goélands, se moquer et crier.)

Les gens ont le teint brut, et les cheveux au ciel.
Ici, on parle fort et le rire est facile :
seul le Mistral, là-bas, met une larme à mes cils.

Oh ! Mon amour, viens-donc à ma mer, mon coeur
est certes à toi mais habite là-bas ! Oh, viens !
Viens comme un coquillage t’agripper à mes reins.

Autres oulimots du 22 février 2018

[ Image Pixabay ]