Archives pour la catégorie Histoires pour tous

Fauves

Je me voudrais béguine, vivre loin de ces fauves qui parfois me déchirent et qui parfois s’inclinent. Celui qui ronronne tant, yeux à demi fermés, celui beau comme un astre, qui veut être dompté. L’un m’aime, mais de dos. L’autre mange dans ma main… quand ses engagements ne l’appellent pas ailleurs.

Éternelle seconde et pour toujours honteuse ?

Assez !

Je veux marcher dehors ta main tenant la mienne. Je veux que t’arrêtes tout si j’ai besoin de toi. Je veux être assez bien pour être légitime.

Marre !

Je suis ton beau plan B si le plan A échoue. Je suis celle que tu aimes… à la pause déjeuner. Ton ex petite amie qui dit encore oui.

Assez !

Vous voilà plusieurs fauves avec vos yeux dorés. Je vous aime d’amour, ça se lit dans mes gestes. Mais vous êtes prédateurs car vous me dévorez sans rien perdre de vous.

Laissez-moi ma colère

Votre vie est ailleurs et elle n’a rien pour moi.

Faites d’abord ma place.

Liberté chérie !

Mots contraints 2019, S23 :

Savon, badge, flûte, Ibis, canal, Crimée, littérature, liberté, Polaroïd

 

«Liberté chérie ! »
C’est son cri. Elle belle et libre.
Elle en fait un mantra, sein nu et poing levé.
Oksana a grandi en Crimée ou pas loin. On connaît d’elle son visage d’une beauté éclatante, cheveux couronnés de fleurs. Pourquoi ne racontons-nous pas que férue de religion et de littérature, elle voulait entrer au couvent à l’âge de dix ans ? Elle en fut dissuadée, mais resta une artiste. Toute sa vie elle cria « Flûte ! » – peut-être moins poliment utilisa-t-elle des mots plus percutants – « religion, politique doivent être bousculées ! ». Elle passa au savon les icônes orthodoxes dévoilant l’anatomie du Christ et gardant la feuille d’or. Elle ne cessa de dire que les performances politiques de femmes au poing levés étaient un canal artistique sublime.
Et que retenons-nous ? De la peinture sur sein, comme un badge épinglé. Un polaroïd saisissant d’un regard sauvageon sur une beauté fragile.
Comme l’Ibis représente Thot, Oksana, tu es l’image même de la liberté.
Merci.

 

Pour lire les autres mots contraints du 6 juin 2019 : tu cliques, tu cliques !

Hommage

Le corps fut retrouvé en gare de Perpignan.
C’était un homme âgé à moustache excentrique.
Dans sa main droite, un oeuf et dans la gauche, un pain.
Les enquêteurs notèrent avec stupéfaction qu’en déplaçant le corps la braguette crépitait.
Le légiste l’ouvrit avec mille précautions : un diable en jaillit, avec moultes pétarades.
Le corps était piégé : un macchabée farceur.
Honorons sa mémoire pour ce geste artistique.

 

« Il y a toujours un moment dans leur vie où les gens s’aperçoivent qu’ils m’adorent. »

Salvador Dali

Il fallait dire non

Avant, je ne savais pas dire « non ». J’avais appris qu’une fille bien élevée était obéissante et à l’âge de rébellion, je savais que mon corps était source d’attrait. Un soir en rentrant du lycée un homme m’avait touchée et m’a mère a crié de ne pas faire d’histoire : un cul comme le mien, évidemment qu’il tente. Ce cul étant sur moi, j’ai vécu selon ses règles : qui le voulait l’avait. Je n’étais pas la fille de tout le monde, car par une étrange magie j’ai toujours été bien entourée, d’amis très protecteurs qui montaient bonne garde. Savaient-ils, ces amis, que j’étais différente ?
Ça aussi, quelle blague. Normale ou différente ? Normale selon quelle règle et différente de quoi ? En tout cas, quelque chose clochait. Depuis la petite enfance je n’entendais que ça :

– Bon sang cette gamine ne fera donc-t-elle jamais comme tout le monde ?

Alors je regardais tout le monde et je les imitais. Je riais quand ils riaient, ouvrant bien grand ma bouche et secouant mon ventre pour crier en hoquets. Leurs blagues étaient faciles, j’en faisaient à la pelle, Dieu que j’étais marrante. Au début du primaire j’avais compris le truc.
La maternelle, en revanche, cette poisse. Il fallait s’aligner, je n’ai jamais pu comprendre. Et dormir en dortoir, entre un lit de camp qui pue et une couverture qui gratte. Entourée de l’école entière rangée comme un parking. Et le scratch d’un qui se gratte et le tcha d’une qui éternue et le chchchchch des adultes et le squouink des ressorts. J’étais interloquée. Qui avait pu penser ne serait-ce qu’un instant que nous allions dormir ? Nous détendre, même ? Eh bien si. La plupart de mes congénères roupillaient. Ceux qui étaient normaux. Moi, je m’énervais tellement de cette prison textile que je suffoquais. Angoisse. Parfois une gentille dame prise de pitié m’autorisait à me lever à condition d’être sage. Alors, ô joie, je me cachais derrière un rideau. Un grand rideau orange qui tombait jusqu’au sol. Eh bien, ça, rester tout ce temps ravie derrière un rideau, c’était pas normal. Comme refuser en me débattant de me mettre en rang (mais bon sang pour quoi faire ?) ou enfoncer dans mes narines des boules de mimosa pour profiter du parfum. Un jour, j’ai reçu une fessée, j’avais dû être trop bizarre. On est venu me chercher et la maîtresse a dit :

– Elle n’est pas comme les autres, il faut voir un psychologue.

En 1980, aller voir un psychologue, je l’ai compris tout de suite, c’était très grave. Pendant plusieurs jours les adultes chuchotaient en me regardant d’un visage atterré. Ma mère était furieuse et mon père très triste. C’est là que j’ai pris la grande décision de devenir normale. J’allais imiter les enfants convenables.

Magie ! A l’entrée au CP j’étais déjà devenue une charmante enfant. J’apprenais vite, je souriais beaucoup, j’étais très joyeuse (les gens aiment beaucoup lorsque l’on est joyeux). Il persistait bien sûr des domaines dans lesquels je ne pouvais donner le change, malgré tous mes efforts. En particulier dans l’espace. La gauche, la droite, les distances et directions, tout ça, je voyais bien que c’était facile pour les autres. Lancer un ballon ou bien le rattraper. Pour moi, c’était l’enfer. On m’a dit que j’avais deux mains gauches ou que j’étais bourrine. A y regarder vite je paraissais idiote. Quarante année plus tard on m’a dit dyspraxique. Si j’avais su plus tôt je me serais moins haïe.

Scolarité impeccable jusqu’à devenir maîtresse (avec secret espoir de sauver les enfants pas convenables ou au moins d’être là pour leur dire « c’est pas grave »). J’ai tout appris, tout ce que les autres savaient d’instinct. J’ai appris à me faire des amis, à être drôle en soirée, à passer des entretiens, à m’occuper des mioches. Je me plaisais beaucoup avec les plus petits ou bien les plus âgés. Mes pairs me terrifiaient. Ils étaient trop directs, trop familiers. Alors j’ai trouvé aussi comment apprendre à avoir des amis de mon âge. Il fallait un plus petit espace que le monde tout entier. Une micro-société. Une colonie de vacances. Ce fut mon laboratoire de vie. Le bonheur ! Il y avait des règles et des places. Les gens se trouvaient où ils étaient censés être et les rapports étaient hiérarchisés. Trop facile ! Je me suis épanouie.

Il restait l’amour. Pas de chance, c’est une zone de secret, personne ne l’enseigne. Et le sexe encore moins. Et mon cul était beau.
Que faire avec ça ? Un ami m’a appris. Enfin, je croyais qu’il m’apprenait alors j’ai tout intégré, tout retenu et tout appliqué pendant plus de vingt ans. En amour rien n’est sale alors j’acceptais tout si c’était ça, l’amour.
Je ne savais plus dire non.

Et comme j’aime apprendre et j’aime les labo, j’ai trouvé un terrain d’étude plus fertile que tous. J’ai vogué, j’ai fait le tour.
Maintenant je relis mes notes, de ce voyage en sexe qui a duré vingt ans et je recule d’un pas.
Ok. Il fallait dire non.

[Image Pixabay]

Vide ton sac !

Un esclave délicieux qui porte ma culotte
Un Maître qui me hante autant que je le fuis
Une nuit au château où je me sens souillon
Un amour platonique et toujours occupé
Deux fistons adorés qui volent ma liberté
Des chats. Une maison sans chats n’est pas bien habitée.
Des avis divergents sur ma santé mentale
Une meilleure amie qui ne trahit jamais
Un jardin qui débute comme une meilleure vie
Le soleil qui revient avec ma joie de vivre
Et la mer qui me manque, sans sa force je faiblis

Un collier délaissé : qu’en faire, maintenant ?
Des cordes odorantes qui m’attirent toujours
Mes amis à distance, réellement aimés
Un ex petit ami qui me prend pour sa pute
L’estime que je gagne, je sais la mériter
Et devenir adulte quand mes cheveux blanchissent.

Lettre aux hommes mariés

(Toute ressemblance avec un homme marié existant ou ayant existé est naturellement fortuite et regrettée.)

 

Messieurs,

Vous êtes charmants.
Pour vous, nous sommes des reines (lundi à vendredi aux heures de bureau).

Je me permets ce « nous » désignant vos maîtresses. Sororité oblige, nous nous tenons la main (celle que vous laissez libre week-ends et jours fériés).
Nous ne nous plaignons pas ! Nous avons le meilleur. Vous arrivez chez nous tout beaux et tout sourire. D’une forme olympique vous nous baisez gaiement. Parfois un petit cadeau, toujours des compliments. Car vous nous adorez. Oui, c’est mieux que l’amour !
Nous sommes toujours belles, sexy, intelligentes. Il faut le dire, nous aussi nous donnons le meilleur : vous nous voyez ornées de lingeries à faire blêmir une pute. Le sexe ? Toujours partantes, et avec enthousiasme.

Si l’on ne vous ennuie pas avec la panne du lave-linge ou la grippe du petit, c’est par manque de temps. Sitôt éjaculé, et vous voilà partis, mais vraiment fous d’amour.

Il y a votre Officielle. Nous vivons à son rythme et nous savons d’elle tous les détails triviaux. Le samedi matin elle pratique le yoga avec sa collègue, celle qui s’appelle comme nous. C’est pourquoi vous êtes libres de nous téléphoner depuis votre voiture roulant vers Casino. Le mardi, attention : elle ne travaille pas. Vous devez être prudent et nous éviterons de nous voir au bureau. En revanche au printemps, elle s’absente une semaine, et c’est notre lune de miel : on vous aura une nuit ou même parfois, deux.
Bon.
Dîner, c’est pas possible. Vous pourriez être vus. Cela ne nous ennuie pas d’attendre jusqu’à minuit ? Vous resterez quatre heures (à cause des voisins qui ne doivent pas voir que vous rodez la nuit). On comprend. On tient tellement à vous. Car c’est promis, juré, un jour vous serez à nous, toutes les nuits, toujours. Mais là c’est pas possible à cause des enfants. Les vôtres, équilibrés, sont premiers de la classe. Un divorce, à coup sûr, les perturberait, nous ne voulons pas ça. D’ailleurs on ne manque jamais de prendre de leurs nouvelles. Comme ils grandissent bien !

Ce qui est bon avec vous, messieurs les hommes mariés, c’est la stabilité. Vous nous aimez beaucoup et voulez nous garder.
Pourtant, parfois, on rue, on envoie tout bouler. On en a marre d’être seules quand vous êtes en famille. On voudrait voir dehors en tenant votre taille. On souffre d’être honteuse comme une saleté.
Pour faire passer l’orage vous nous sortez un peu, et toute à notre joie, erreur : on prend votre main. Le regard affolé et le recul soudain nous forcent à des excuses. Oh pardon, mon amour, pardon, j’ai pris ta main, on pouvait être vus.

C’est vrai, je suis acide en me faisant la voix des amantes cachées. Et je suis bien injuste car maîtresse d’homme marié, ma foi, c’est bien pratique. Aucun compte à rendre des heures de liberté. A nous les jours paresse et les nuits scintillantes. Vous ne voulez pas savoir notre vie hors de vous, du moment que mardi, de douze trente à quatorze, on vous ouvre notre chambre en petite tenue.

Légère

Tu es papillon, tu es jasmin,

Ton nom tinte dans le vent.

Lin Fo-Eul (poète taïwanais)

 

/ Ecouter Légère partout /

Je suis légère.
Tu souffles et je m’envole.
Et puis je suis perdue, affolée, en tous sens. Je me cogne aux murs et à tout ce qui pique.
Tu dis que je dois changer, et devenir plus lourde.
Ne plus être bouleversée à la moindre brise qui passe.
Ne plus suivre toute entière la première chose qui accroche.

Je n’ai qu’un seul moyen de ne pas faire naufrage, c’est arrimer ma barque.
Bien sûr, ceux qui acceptent l’embarcation perdue sont souvent sans scrupule et profitent de l’aubaine. Ils utilisent le rade, et quand il a pris l’eau, fendu de toutes parts, ils l’abandonnent en mer. Tu m’as connue ainsi et tu veux que je change. Tu crois que de trois planches je deviendrai cargo.

Je suis légère et c’est aussi ma force.
Je me faufile partout et me pose en tout lieu. Tant pis si ça fait mal, car je n’ai pas d’armure. Moi, j’ai vu. Je ne reste pas là, comme une statue décente, à vivre correctement en attendant la mort. Je me trompe sans cesse, je prends mille et un coups, je repars en morceaux, recommence, et cherche. J’ai connu plusieurs terres, même les plus dangereuses. J’ai fui des ennemis qui m’ont presque tuée. Et je suis là.

Aujourd’hui face à toi, je te dis « prends ma main ».
Et toi tout occupé à vivre correctement, tu me dis « vis pour toi ».
Je ne sais pas faire cela, je suis inconséquente et mon voyage se fait soit en virevoltant prise dans des vents contraires, soit tenue fermement.
Je te demande ta main.
Et ton corps. Pour me coucher près de toi, et cesser de voler.
Je suis fatiguée. J’ai besoin de ta main qui s’ouvre, et me prend.

Mais tu me dis « sois forte ».

La mer, encore.

Avant mes cinq ans je courais libre et insouciante sur la plage. Pour moi, tout cela était immuable : ma famille et cette maison. L’amour de mes parents ne se questionnait pas, je le croyais immense et inconditionnel.
J’aimais la nudité. Le vent sur ma peau, l’eau froide, et le sable brûlant. Je pouvais observer les vagues et l’horizon. La rêverie était autorisée.

Je me suis regardée un jour dans la glace et j’ai pensé qu’en réalité j’étais laide. Visage disgracieux, comportement fautif. Pour les faire oublier j’ai forcé mon atout : j’avais une vivacité d’esprit et un rire facile qui étaient appréciés. Mais ce n’était pas assez. Il fallait pour mériter l’amour être encore plus normale.
Toutes les injonctions, je les aies satisfaites. J’ai appris à me fondre dans le désir des autres. Jusqu’au jour où, presque déjà flétrie, je n’ai plus su qui j’étais. Perdue et ivre, je ne savais plus ma route.

Aujourd’hui je crois que j’ai le droit d’être celle que je suis.
J’ai le droit d’être seule, j’ai le droit de vous fuir, et même de me tromper.
J’irai vivre près de la mer, car elle est mon ancrage. Immuable et changeante, aimable aux vacanciers, funestement puissante, la dame est libre. Et moi qui me sens si petite, esclave de vos attentes, de vos regards, de vos jugements, je m’infuse de sa force. J’ai besoin de son vent et de ses embruns sombres qui font fuir les humains.
Je veux sa solitude.

[Image Pixabay]