Archives pour la catégorie Histoires pour tous

Rompez toujours (autrice invitée)

Au plus profond de la nuit, sur une petite route de campagne, rien ne vient perturber le calme d’une nature endormie.
Marc au volant de sa voiture semble excédé, Olivia pleure dans son coin.


M – Tu as l’intention de pleurer tout le long du trajet ?
O – Je ne pleure pas .

Olivia essuie discrètement d’un revers de main, la larme qui coule sur sa joue.


M – Parfait ! Tu vas donc pouvoir m’expliquer ton attitude.
O – Mon attitude ? Tu plaisantes je suppose. Tu me prends pour une idiote ? Tu crois que je n’ai pas vu ton petit manège ?
M – Mais de quoi tu parles ? Tu t’es comporté comme une folle devant tout le monde. Je ne savais plus où me mettre. Du plus jeune au plus vieux , les invités avaient les yeux braqués sur toi et par la force des choses sur moi !
O – Je m’en fiche totalement de tous ces gens .
M -Je te rappelle que c’est de ma famille dont tu parles, de mes amis. As-tu pensé une seconde aux mariés ?
O – Ah, nous y voilà, les mariés… tu veux plutôt dire la mariée, la fameuse mariée.
M – Je n’aurai jamais dû te faire venir à ce mariage. Tout aurait été tellement plus simple.
O – Ça t’aurait bien arrangé que je ne sois pas là. Tu aurais pu mener à bien tes projets. Il était vraiment temps que je la rencontre cette fameuse Gloria.
M – Tu es vraiment en plein délire !
O – Ah oui ? Gloria par-ci, Gloria par là. Tu ne m’avais pas dit qu’elle était si jolie cette Gloria.
M – Je te rappelle que nous étions à son mariage et que je n’étais pas le marié.
O – Et alors, tu crois que je n’ai pas vu comment tu la regardais ou plutôt comment tu la dévorais des yeux.
M – Où vas-tu chercher de telles histoires et quand vas-tu comprendre qu’il s’agit simplement d’une amie.
O – Quand je repense à vos sourires, vos œillades et vos airs complices, c’était si flagrant que tout le monde l’a remarqué.
M- Tu sous-entends que j’ai une aventure avec Gloria ?
O – Je n’ai absolument pas dit çà mais je suis contente que tu l’avoues enfin !
M – Je n’avoues rien du tout. Tu m’attribues des propos que je n’ai pas dit et me prêtes des sentiments fantasmés.
O – Tu fantasmes donc sur elle !
M – Mais c’est de toi dont je parle.
O- De moi, d’elle , je vois bien que tout se mélange dans ta tête et qu’il parait désormais évident que tu regrettes notre mariage.
M – Tu ne vas tout de même pas remettre ça. Olivia, s’il te plait, cessons de nous disputer pour rien. Il serait préférable qu’on en reste là pour ce soir.
O – Bien sûr, comme d’habitude … réfugies-toi dans le silence, c’est ce que tu sais faire de mieux !


Un silence s’installe à nouveau dans le véhicule. L’atmosphère pesante incommode Marc qui pourtant se tait. Quand à Olivia, elle pleure à nouveau mais cette fois sans se cacher. Après avoir réajusté sa position sur le siège elle reprend sur un ton plein de sous-entendus :
O – Et la chanson ?
M- Quelle chanson ?
O – Celle sur laquelle nous avons dansé à notre mariage
M- « Let’s Stay Together » ?
O -Tu pensais que je ne m’en apercevrais pas. Ou peut-être, voulait-elle te faire une surprise
M – Quelle surprise ? Tu ne peux pas être plus précise et arrêter tes mystères.
O – C’était notre chanson, tu l’avais toi-même choisi. Je commence à réaliser qu’à l’époque elle ne m’était peut -être pas destinée. C’est à elle que tu pensais déjà en la choisissant. Ne me dit pas que c’est une coïncidence ! Elle m’a volé ma chanson, elle m’a volé mon mari, elle m’a volé mon mariage.
M – Quoi ? Ce scandale qui nous a ridiculisé ce soir est dû à cette pauvre musique.
O – Je t’interdis de parler de cette façon de « Let’s Stay Together ». C’est toi qui l’avais choisi comme c’est elle qui a dû le faire ce soir. Ah, vous vous êtes bien moqué de moi toutes ces années avec votre amitié. Comment ai-je pu être aussi aveugle. Il a fallu cette soirée pour découvrir que cette chanson n’était pas la Notre mais la Vôtre. Je te hais !


Marc donne un grand coup de volant, freine sèchement la voiture pour la garer sur le bas-côté et en sort, claquant la portière derrière lui. Il préfère s’aérer et reprendre son calme en marchant le long de la chaussée.
De son côté Olivia se glisse derrière le volant pour le rattraper. Une fois à son niveau, elle ralentit pour adopter son rythme de marche, baisse la vitre côté passager et l’interpelle :
O- Allez, monte ! dit-elle d’une voix à nouveau calme.
Impassible, Marc continue sa marche sans lever la tête.


O – Je ne vais pas te supplier, monte !
Sans un regard pour Olivia, il s’exécute et attend qu’elle redémarre pour lui annoncer sur un ton monocorde :
M – Il vaut mieux pour nous deux que nous nous séparions. Et arrête de pleurer pour tout, c’est insupportable !
O – J’en étais sûre, tu veux vivre avec elle mais je te préviens cette chanson elle ne me la volera pas !


Marc fatigué, ferme quelques instants les yeux.
Quand il les rouvre, il voit la route défiler à grande vitesse et Olivia s’exciter sur son téléphone.
M – Mais qu’est-ce que tu cherches, tu ferais mieux de ralentir …
Sans s’interrompre, les yeux embués Olivia continue à pianoter sur son écran.
O – Ah, la voilà. Cette chanson est la Nôtre, tu m’entends Marc, la Nôtre !


Elle a juste le temps de relever la tête pour croiser une dernière fois le regard de celui qu’elle aime avant de précipiter la voiture contre un platane.


Au plus profond de la nuit, sur cette petite route de campagne, rien ne vient perturber ensuite le calme d’une nature endormie, seules s’élèvent les paroles d’Al Green :
(…) I want to spend my life with you
Let me say that since, baby
Since we’ve been together
Ooh
Loving you forever
Is that I need (…)

Corinne Abourmad

*****

Rompez encore (auteurs invités)

Faut qu’j’te dise mon amour mélancolique
Que bien que je sois total morgane de toi
Rien ne reste pourtant possible
Tu ronges mes jours et mon âme
Même si tu fais brûler ma flamme
Tes tristesses me consument

Tu as de la peine
Pas autant que moi
Pourtant si je t’aime
Tu sais qu’ça va pas

Nous fut une envolée d’étoiles filantes
Tes démons ont recouvert la joie
Tant que tu seras leur proie
Moi je reste loin de toi
Je dois protéger mon coeur
Tu dois guérir tes noirceurs

Tu as de la peine
Pas autant que moi
Pourtant si je t’aime
Tu sais qu’ça va

Tu m’as broyé mon amour de feu
Tu as explosé mes rêves tout bleus
Je sais que le noir me guette
Que parfois je t’y entraîne
Tu es ma source de joie
Et sans toi je ne sais pas

Oui j’ai de la peine
Encore plus que toi
Mais tellement je t’aime
Que je ne veux pas
Je ne veux pas te détruire
Ne veux pas te voir souffrir
Alors continue sans moi

Ssaara121

*****

Smoke gets in your eyes

C’est comme si mon cœur s’était brisé ; mon cerveau a implosé. L’oeil vitreux je marche hagard dans les rues de Paris. J’erre, ivre sans avoir bu. J’avance dans un brouillard épais pourtant en plein mois de juillet. Je me noie dans une ville dont je ne sais plus rien. Tout juste des lumières, des ombres, des reflets.

Mes larmes coulent. Je ne pourrais plus jamais fermer les yeux sans voir son corps emmêlé avec celui de cet homme. Lui qui grogne en coup de reins et elle qui gémit. Comme une scène d’accident de voiture ou les corps sont encastrés. Voilà c’est ça ! Je viens de vivre un accident, leurs corps imbriqués et moi carcasse pliée qui les entoure.

Mes tempes brulent comme si j’avais contracté une mauvaise fièvre. Des piétons me bousculent ou est-ce moi qui ne les vois plus ? Alors que j’écarquille les yeux. Je dois avoir une sale tête vu les regards que l’on me jette. Une vieille se tourne sur mon passage. Je marche jusqu’à m’épuiser. Puis, je m’effondre au pied d’un mur. Ce mur jusqu’à la fin de mes jours je l’éviterai. La tête dans les mains pour mille ans de désespoir.

Elle qui jouit et moi qui chute. Comme quand enfant au moment de m’endormir je chutais infiniment avant de sombrer dans la nuit. Voilà c’est une grande nuit éveillé qui s’ouvre devant moi. Je ne peux plus fermer les yeux sans voir ses mollets ballotter mollement sur ses épaules à lui. Spectacle d’abord incompréhensible avant que je me saisisse la bouche d’horreur.

Lui qui est-il ? Je n’en sais rien, si ce n’est qu’il est mon ange noir. C’est une forme, à l’œil interloqué en coin, qui a aspiré toute mon âme. Un diable aux fesses poilues. Arriverais-je un jour à refermer les yeux. Et même les yeux ouverts j’entends son cri à elle. Le cri qu’elle a poussé quand elle m’a aperçu. Strident. Aigu. Et ce geste, vain, de pudeur, de retrait. Paquet de chair humaine qui se dérobe sur les draps fripés de ce qui avait été notre lit…

J’ai encore dû courir, puis marcher vite, puis ralentir. Tête baissée, épaules rentrées. Accablé.

Et dans le premier café ou je suis entré, la musique de « smoke gets in your eyes » est venue mettre des mots sur ma peine.

Oui, mes larmes coulent comme si j’avais de la fumée dans les yeux.

Everybody knows

*****

Quelques jours que cette chanson me trotte dans la tête.
Pas envie, et pourtant elle est là en sourdine, elle tourne en mode repeat.
Pas envie d’essayer de comprendre pourquoi, mais ce cerveau n’en fait qu’à ma tête.

« mon cadavre à la mer »
Combien de fois ces dernières semaines j’ai pensé en finir. En finir de toi. Tes mots comme des poignards enrobés de velours, taillent mon amour propre depuis trop longtemps. Tu n’aimes pas les gens, les gens t’adorent, je les déteste. Alors que c’est toi que je devrais haïr. Si on t’ouvre les entrailles, y verrait-on la noirceur de ton âme. Sentirions-nous l’aigreur de ta putréfaction, depuis le temps que tu es mort à l’intérieur ? Je me le demande…

« tes pas ne laissent plus de traces à côté des miens »
En ont-ils déjà laissé ? Je n’étais bonne qu’à marcher dans les tiens. Ne pas prendre trop de place, ne pas te contredire.
Ce que je veux c’est de nouveau tracer mon propre chemin.
Sans tes pieds tu serais bien emmerdé. J’ai lu un bouquin un jour, un bâton et un bon maillet feraient l’affaire. La vibration du craquement de tes os serait une douce musique pour apaiser le bordel que tu as mis dans ma tête.

« tes lèvres sont le marbre
de la tombe de notre amour »
Et si je pouvais, j’en ferais des petits cailloux. Orner mon jardin de tes restes pour pouvoir marcher dessus tous les jours.

« ne te mouche pas dans ma robe »
Tu l’as déjà fait. Et toujours je t’ai pardonné. Cette fois ce sont de vraies larmes que je veux voir couler. Voir le crocodile se transformer en agneau qu’on emmène à l’abattoir. Tu as nourri ma haine trop longtemps, avec attention et persévérance. Elle veut sortir, je le sens. Un monstre qui va m’arracher la cage thoracique au passage.

« Mais je n’ai pas trouvé le courage
Par la fenêtre de me jeter »
Mais je n’ai pas trouvé le courage
De la fenêtre tu m’as jeté

“Mourir d’amour”

Noa

Rompez ! (Auteurs invités)

J’étais revenue. J’étais revenue car je n’avais nulle part où aller. Je suppose que c’est ce que font tous les enfants perdus. Ils reviennent toujours là où c’est le moins douloureux. Tu n’avais rien dit. Simplement étreinte. Tes yeux marquaient une légère surprise, c’était de sentir que j’avais maigri, encore, sans pourtant perdre la rondeur de mes seins et la courbe de mes fesses. “Comment perds-tu du poids sans rien perdre de ta silhouette”? Je riais, autrefois. Je ne savais pas. Et puis, j’avais compris. Je devenais plus légère à l’intérieur. Je me creusait, en gardant la façade à rue. On aurait dû m’appeler Bruxelles.

Tu ne savais plus trop comment m’aborder, rire nous était devenu inatteignable, parler n’avait jamais été possible. Alors, tu m’avais massée et puis, on avait fait l’amour. J’avais joui, comme toujours avec toi, comme jamais personne d’autre n’avait pu me faire jouir avant toi. J’étais devenue immense, et puis j’avais éclaté, à n’être qu’un immense trou noir au milieu de la voix lactée. J’étais venue pour ça. Nous le savions tous les deux. Je m’étais endormie sur ton épaule, dans son creux, ma main sur les quelques poils de ton torse. Autrefois, j’y voyais un aigle, et j’espérais qu’il t’aiderait à t’envoler, à quitter cette vie triste, morne, cadenassée, mais tu n’avais jamais rien compris à ce que je racontais. Je voulais qu’on brûle tout et qu’on reparte de zéro. Tu t’accrochais à ton titre et à tes faux amis.

Au matin, tu t’étais réveillé en premier, comme toujours. Je t’appelais le Lapin d’Alice, hop hop hop, il faut y aller, vite, vite, vite, le monde n’attend pas. J’avais paressé dans le lit, écoutant les bruits familiers: la radio que tu branchais sur la Première, le perco qui crachait son café, le grille pain qui toastait. J’étais en mode ennui intégral. J’avais fureté. J’étais descendue. Tu ne me voyais déjà plus, occupé avec le combat à la mode de la semaine. J’avais fureté. J’avais trouvé le cahier. J’ai éteint la radio et mis Spotify. “My life is going on” a empli la cuisine. J’ai monté le son autant que possible. Tu es sorti dans le jardin. J’ai ouvert la porte.

Je savais que tu ne comprenais pas un mot. Ton anglais était rudimentaire, tu avais toujours préféré l’espagnol pour draguer les filles. Neruda dans le texte… ça en jetait… Aujourd’hui, ce qui était beau, c’était ça. Savoir qu’on t’expliquait que j’allais partir pour me sauver. J’avais fureté. Lu ce que tu n’avais jamais avoué mais que j’avais toujours pressenti. Je me suis mise à danser lascivement. Tu as lâché ton téléphone. Complètement largué. Je t’ai poussé dans l’herbe, et je me suis installée à califourchon sur toi. J’oscillais, tu fermais les yeux. Tu m’as demandé: “Tu sens mon désir pour toi”? “I dont care at all” t’a-t-il été répondu. Et comme tu ne comprenais rien à l’anglais, j’ai précisé : “Qu’en pense Audrey”?

Fanny Charpentier

*****

Waoh, oh, ohoh
Hey, yeh, yeh, yeh, yeh,yeh, yehiii


C’est ce truc débile que j’entends quand j’arrive devant la porte de son appart. Je frappe, prête à lui faire remarquer qu’il retombe en enfance : on n’a pas idée d’écouter Louane, le volume à fond quand on a trente ans. Si ?
—- Ah, c’est toi ? balance-t-il en m’ouvrant.
Pourquoi a-t-il le regard fuyant et le teeshirt à l’envers ? Pas que le dos sur le devant. Les coutures à l’extérieur aussi. Ses yeux sont hagards comme s’il venait de fumer un joint ou de s’enfiler quelques bières.


Quand je m’approche de lui, histoire de remettre un peu d’ordre dans sa tignasse en bataille, je ne peux m’empêcher de remarquer que ce que je sens, ce n’est pas son odeur à lui. Outre son after-shave, un mélange parfum vanille et sueur d’une autre.
— Mais, je lâche sans le regarder, t’es pas seul ?
Il a toujours les yeux baissés.
C’est là que je commence vraiment à comprendre: il ne s’attendait pas à me voir parce qu’il était en bonne compagnie. .. AU LIT…


J’espère que tu vas souffrir
Et que tu vas mal dormir
Pendant ce temps j’vais écrire
Pour demain l’avenir


Celui qui est tout pour moi depuis presque trois ans ne m’aurait tout de même pas fait ce coup de pute. Cette chanson qui tonitrue, c’est un fait exprès ?
Je me sens bouillir. Je suis sûre que mes joues sont écarlates. Mes yeux jettent des éclairs.
Je l’attrape par les épaules et le toisant
— T’es même pas capable de me dire les choses clairement…
Je suffoque.
— ça dure depuis longtemps, tes parties de jambes en l’air avec une autre que moi ?
C’est seulement là qu’il a l’air d’émerger.

Douche froide. Une meuf un peu boulotte franchit la porte de sa chambre, notre chambre, et lui dit d’un air enjôleur : tu reviens, mon bébé ?
— Je te rejoins dès que j’ai viré Coline…


Je n’veux plus savoir
On s’est éloignés
Tu ne vas plus m’avoir
Et tout est terminé


Après une œillade, elle se retourne. J’ai le temps de voir ses grosses fesses déborder d’un mini-string. Heureusement qu’elle porte un teeshirt XXL de la boutique d’Hard Rock Cafe, celui que j’avais rapporté à mon chéri de Nice. Cette pensée me traverse l’esprit : ce gars, celui pour qui je fais des régimes drastiques depuis toujours, pour qui je m’affiche en jeans ultra slim ou en jupe mini-mini simplement pour qu’on se retourne sur moi dans la rue en se disant « quelle chance il a, ce type, d’avoir une fille aussi canon au bras, sous-entendu au lit », ce type, il m’a remplacée par une truie.
Ben, tout compte fait, ils vont bien ensemble : un porc, une truie… A quand les porcelets ?
Je morfle, c’est sûr.


Je tourne les talons. La porte claque derrière moi. J’entends, comme si cela venait de très loin « Bon débarras : elle était vraiment trop bêcheuse, celle-là ».
Je descends les escaliers en retenant mes larmes. Une volée : je résiste. Une autre : ma gorge est serrée par les sanglots qui y sont coincés. Une dernière : je laisse mes larmes couler sur mes joues.


Partie loin derrière
Sans trop de raisons

J’ai le cœur en charpie…

For Ever Blue

*****

Play it again, Sam

Nous, agent officier de police judiciaire Z., procédons à l’audition de Madame …, qui nous déclare :

Il n’y avait rien selon Télérama qui soit digne d’être regardé hier soir. Samuel m’a proposé de mettre un DVD. J’ai dit “d’accord” et l’ai laissé choisir. Parce que la dernière fois c’est moi qui avait choisi. Il a pris Casablanca dans l’étagère. Sans hésiter. J’ai trouvé ça curieux. Comme si c’était prémédité.

Il sait pourtant que je déteste ses vieux films en noir et blanc. Moi je ne m’habille que de couleurs vives. En plus il l’a mis en VO. Il sait que je ne supporte pas ça. J’étais déjà nulle en anglais au collège. Et lui je l’ai toujours soupçonné de faire semblant de comprendre quand Humphrey Bogart parle.

Au moment de la scène centrale du film, “Play it again, Sam… play As time goes by”, je l’ai regardée. Elle est si belle Ingrid Bergman. Le regard. Le sourire. La prise de vue en légère contreplongée. Et la lumière. Cette scène est sublime. C’est bien le seul moment que j’aime dans ce film. Pas la chanson, elle est tellement gnangnante. A kiss is just a kiss… bullshit!

Samuel respirait fort. Comme oppressé. Depuis qu’il a arrêté de fumer ça lui arrive souvent.

Je lui demande si ça va. D’abord il ne répond pas. Il me fait comprendre d’un signe de me taire. Mais il respire de plus en plus fort.

N’insiste pas, me dit-il.

À la fin du film il est livide. “Je vais appeler le 15”, je lui ai dit. J’ai pris mon téléphone mais il m’a bousculée. Il a fait tomber mon iPhone.

“Arrête, appelle plutôt un avocat. Je te quitte.”

Mais pourquoi ?

“Tu n’aimes pas Casablanca il te faut quoi d’autre comme raison de te quitter ?”

Mais c’est absurde voyons ! Et les enfants ?

“Ils aiment encore moins que toi mes vieux DVD.”

Alors il s’est levé et m’a juste dit c’est fini et encore n’insiste pas. Et il est monté se coucher dans la chambre d’amis.

Nous demandons à Madame … pour quel motif elle porte plainte :

Délit de fuite. Abandon de personnes vulnérables. Actes de torture. Préjudice moral.

Demandons à Madame … de quels actes de torture elle parle :

Casablanca en VO.

Nous demandons à Madame … comment elle explique la mort de son mari que le médecin légiste a datée de la même heure que la fin du DVD d’après la reconstitution faite de la soirée :

Il ne pouvait pas vivre sans moi. C’est la preuve.

Nous indiquons à Madame … qu’il n’est pas possible de déposer plainte contre une personne défunte :

C’est bien dommage.

Nous soumettons à Madame … le rapport toxicologique de son défunt mari :

Non je ne m’explique pas la présence de cyanure. Mais je peux comprendre qu’il ait voulu en finir à force de regarder ces vieux tromblons insupportables en VO.

Nous demandons à Madame … comment elle explique les traces de cyanure trouvées dans le tiroir de sa table de nuit :

Ah mais il a voulu me tuer en plus de me quitter ? Vous voyez bien que j’étais en situation de légitime défense, monsieur l’agent.

Samuel R.

Résolution

— Je ne veux plus d’amour.

— Tu ne peux pas dire ça !

— D’accord, je reformule : je ne veux plus de relation amoureuse.

— Mais toi et moi, on s’aime.

— Tu m’agaces. Je précise davantage, puisque tu m’y obliges. C’est le cul. Je ne veux plus de sexe. Les pulsions primaires, les organes génitaux, les fluides, les grognements… C’est fini. J’arrête.

— C’est une indigestion ?

— Peut-être. J’en ai trop fait. M’en suis trop laissé faire. J’étais à l’opposé de mes besoins vitaux.

— Tu as besoin de quoi ?

— Calme, câlins, constance.

— Tu as eu quoi ?

— C’est difficile à dire. Les mots ne viennent plus, ou alors si violents que je crains de mentir. Ce sont des coups, des viols, des pleurs, de l’épuisement. J’ai si peur d’être injuste si je me pose en victime. Je suis certaine d’avoir tout provoqué. J’ai allumé les mèches. Je ne peux pas me plaindre d’être déchiquetée par les déflagrations.

— Mais les coups, qui les a donné ?

— Eux.

— Qui les as reçu ?

— Moi.

— Tu es bien la victime, c’est tout simple.

— Au contraire, c’est terriblement ambigu. Si je peux m’en réjouir c’est pour l’inspiration : je raconterai cette histoire jusqu’à ce qu’elle s’éclaire d’une lumière franche comme la lumière du jour. Jusqu’à la vérité.

Sous le plaid zinzolin

Mots suggérés : zinzolin, ostinato, lutin, calfeutrés, avare, oligo-éléments, facile, blottie, délicatesse, aspirant.
Mot complémentaire : affleurer

Elle avait décidé de ne plus faire l’amour. Plus de sexe, plus d’amant, plus d’amante, plus rien de cet ordre là. C’était irrévocable.
S’y résoudre n’avait pas été facile. Il avait fallu une dernière romance. Un homme adoré et avare d’amour. Le plus déchirant dans l’histoire était la certitude qu’il songeait la même chose : il l’avait adorée et elle l’aimait mal.

Blottie dans ses coussins livides et enroulée dans un plaid zinzolin, elle se songeait au milieu de sa vie et se remémorait le chant de ses amours, ostinato d’échecs lancinant. Parfois, une variation, un éclat, une cymbale… et immanquablement, le retour du motif qui soutenait bassement l’amère vérité : il n’y aurait jamais d’autre composition.

Elle n’était pas née dans le siècle où les femmes déçues se calfeutraient ensemble en couvent, ou mieux, en béguinage. Il fallait s’exposer, faire semblant d’aller bien et immanquablement un aspirant jaillissait comme un lutin joyeux. Tout en délicatesse, charmant, inoffensif. Ravie, elle se laissait glisser aux délices amoureux. Mais aujourd’hui elle savait. Elle était fer, ou peut-être fluor. Ces oligo-éléments nécessaires à la vie et toxiques en surdose. Il allait la haïr après s’être goinfré d’elle.

Des mois et des années elle avait essayé d’affleurer en passion. Quand l’amour émergeait elle prenait la fuite. En vain. L’amour est plus malin et retrouve les fuyards.

Blottie dans ses coussins et son plaid zinzolin, la femme sensuelle caressa ses rondeurs.
« Et si je m’aimais, moi ? »

Vous aimez ce jeu littéraire ? Vous allez adorer le blog des Oulimots.

Je te salue, adieu

Toi qui m’a enseigné la honte de moi-même

Toi qui m’a vue grandir sous ton mépris jaloux

Toi qui m’a bien baisée quand je disais je t’aime

Et toi qui exhibait ton appendice mou

Toi qui m’a modelée corps muet consentant

Toi qui m’a faite mère, mère célibataire

Toi fantôme aux mots vides

Et toi dont la passion vaut tension des gonades

Toi mon plus grand amour, ma morbide folie

Toi l’ « homme de ma vie » que je suis censée attendre

Toi pour mes cheveux blancs et toi jusqu’à cent ans

Je vous salue, adieu

[ Photo – Antonio Gutierrez Pereira ]

L’accident

Une lueur de phares éclaira la maison. Madeleine et Alexandre échangèrent un regard inquiet. Personne ne venait la nuit au petit mas : cette visite nocturne était de mauvaise augure. Une voiture se gara dans la cour. Comme si elle s’enfuyait, la propriétaire des lieux grimpa l’escalier jusqu’à la chambre pour se vêtir davantage pendant que son ami ouvrait la porte.
Elle sentit son sang se glacer lorsqu’elle entendit une voix inconnue demander avec assurance :
– Madame Galthi est là ?

Elle enfila une robe et descendit pieds nus. Son coeur s’arrêta devant la scène. Dans l’entrée, sa meilleure amie était là, dans les bras d’Alexandre. Près d’eux, un gendarme patientait.

Le mari d’Anouk avait eu un accident. La voiture venait d’être découverte au port. Il fallait que l’épouse se rende sur les lieux et elle souhaitait que Madeleine l’accompagne. Acceptait-elle ?
– Bien sûr. Mon ami peut-il venir ?
– Oui, hâtez-vous. Prenez votre véhicule et suivez-nous.
– Anouk monte avec nous.

Quelques instant plus tard, Alexandre conduisait derrière le gyrophare. A l’arrière, les femmes enlacées chuchotaient.
– Que s’est-il passé ?
– Je ne sais pas ! Il m’avait envoyée à l’épicerie !
– Pour faire des courses ou pour être baisée ?
– Devine…
– Le salaud.
– C’est l’épicier qui a vu les gendarmes devant chez moi. Nous avons prétendu que j’avais une panne de gaz et qu’il s’apprêtait à me livrer une bouteille.
– D’accord. Et ton mari, il était parti où ?
– Je ne sais pas ! Quand il m’envoie chez quelqu’un je n’ai pas le droit de le contacter. C’est lui qui appelle les gens pour leur dire de me renvoyer à la maison.

Ils arrivèrent au port. La voiture était encastrée dans un rocher, au début de la jetée. Tout l’avant du véhicule semblait avoir disparu. Des lumières tournoyaient, SAMU et pompiers s’affairaient sous les regards d’effroi de quelques habitants. Un gendarme s’avança vers Anouk.

– Madame, les jambes de votre mari sont retenues dans le moteur. Sa tête a heurté le volant, il n’était pas attaché. Il roulait vite, le choc a été violent.
– Il met toujours sa ceinture.
– Je suis désolé, madame. Les secours ont fait le maximum.
– Mais. Il est…
– Nous pensons qu’il est décédé sur le coup.

Anouk encaissa. Elle serra les dents, son visage entier se contracta. Madeleine lui prit le bras et la sentit raidie.
– Il y a autre chose, madame. Votre mari n’était pas seul. Nous avons identifié la passagère. C’était sa secrétaire.
– C’était ?
– Elle n’a pas survécu non plus.

La jeune veuve releva le menton. Ses yeux semblaient plus gris que jamais. Elle inspira profondément et dit d’une voix blanche :

– Je dois aller voir, je suppose ?
– Il faut reconnaître le corps de votre mari. Vous pouvez le faire après la désincarcération si vous préférez mais pour les besoins de l’enquête il est souhaitable de le faire maintenant.
– J’y vais.
– Attendez, une dernière chose. La passagère avait sa tête au niveau du bas-ventre de votre mari au moment du choc et… elle s’y trouve encore.
– J’ai compris.

Madeleine ne pouvait plus bouger. Elle regardait Anouk, plus digne qu’une reine, marcher vers l’épave, les cadavres, les lumières aveuglantes et les odeurs atroces. Elle la vit se pencher vers l’intérieur du véhicule, observer le spectacle macabre pendant quelques secondes, se redresser et répondre aux questions policières en hochant la tête. Puis aux mêmes pas réguliers, comme flottant sur le sol, elle revint vers ses amis et leur dit simplement :

– On peut partir.

 

Ils passèrent le reste de la nuit tous les trois au petit mas. Anouk ne pleurait pas. Elle était droite et semblait sous le choc. Elle accepta du vin et fuma les cigarettes d’Alexandre. Elle listait les démarches à accomplir pour les obsèques et s’inquiétait de faire disparaître de chez elle toute trace de sadomasochisme. Elle répétait que les preuves de son esclavage devaient être effacées, comme si elle voulait préserver la mémoire de son mari des noirceurs domestiques.
Personne n’osa évoquer explicitement l’horrible circonstance de la mort des victimes tuées par l’accident en pleine fellation.

– Tu savais pour ton mari et sa secrétaire ?
– Je savais qu’elle le voulait mais pas qu’il la voyait.
– Anouk… ça va aller ?
– Bizarrement, je crois que oui.
– Si je puis me permettre, répondit Madeleine, ce n’est pas si bizarre. Il te torturait et te faisait violer. Qu’il aille au Diable.
– Je sais que tu penses ça… mais j’étais d’accord. Et je l’aimais.
– Fallait-il que tu l’aimes !
– Je n’aurais jamais pu mettre un terme à notre histoire. Mais j’étais fatiguée, Madeleine. Je vais te faire un aveu terrible : je suis soulagée qu’il soit mort. Il n’y avait pas d’autre issue pour moi.

Confinum

De ma fenêtre je vois des arbres rouges qui ondulent au vent. Ils se dessinent nettement sur le ciel blanc grisâtre. Plus bas la haie oblige à raccourcir le champ, l’horizon se réduit, oui, mais je suis chez moi.
La pelouse est ingrate, parsemée de pissenlits. Ça sent la terre mouillée, les oiseaux chantent encore.
Je m’ennuie.
J’ai un bouquet de roses du jardin d’à côté. Un ou deux amants tendres qui m’écrivent des mots fous. Des parfums délicats, des couleurs, des plaisirs. Rien qui ne se passe mal. Rien qui ne se passe, pourtant.
Si je prenais une bière ? Ah ben zut, y’en a plus.
Je pourrais faire aussi une heure de yoga, mon corps dirait merci. L’ennui, c’est que le sol est parsemé de miettes. Je devrais balayer, plutôt. Et ranger tout ce bazar.
Des chaussures jetées derrière le canapé, un tas de plaids moelleux, des coussins, des BD. Un fauteuil en osier, mes travaux de couture.

Quel ennui.
Un gâteau est au four, c’est toujours ça de fait.
Je me rêve écrivaine, c’est bien sûr du pipeau. Une écrivaine écrit et moi, je tourne en rond.
Tiens, voilà le chat des rues qui réclame sa gamelle. Je désinfecte ses plaies, secoue sa couverture, la pauvre bête est fichue, j’accompagne la fin.
C’est le genre de soirée où je dirais aux kids : « Allez hop, les garçons, on sort dîner dehors ! ». Je coupe deux trois endives et fais bouillir de l’eau, oh merde… ce que je m’ennuie.
Si au moins je lisais.

N’importe quelle autrice aurait pondu un livre. Cinquante jours de libre, l’aubaine d’une vie. J’ai écrit un chapitre…

Je regarde par la fenêtre, c’est mieux que le miroir.
Presque deux mois hirsute, teint brouillé, en savates. Je suis une vieille sorcière, prenez garde au danger !

Bon.
Cessons de rêvasser.

Je prends mon agenda, rédige une to-do list.
Demain, je me lèverai tôt. Méditation, yoga, lecture et écriture. Ensuite, au marché, pourquoi pas en vélo ?
Je vais refaire surface, retour à la vraie vie !

Je regarde par la fenêtre.
Tout autour du Bouddha détrempé par la pluie, un tapis a poussé.
Bien rangé, au compas, décoré de points beiges.
Ce sont des champignons.

Même la nature s’ennuie et fait n’importe quoi.

Sortie en Montagne (conte métaphorique)

L’Amoureux et moi, nous adorions les Sorties en Montagne. Ses paysages si différents de notre quotidien citadin nous impressionnaient. Tout y était à la fois plus épuré et plus fort. Le temps y était changeant, on passait d’un soleil tiède à l’orage en un instant, les températures jouaient avec nos corps, on s’y brûlait la peau et l’on y tremblait de froid. En Sortie Montagne, le plaisir d’atteindre un sommet n’est pas donné : il faut le gagner, il faut avoir mal aux jambes d’avoir trop marché, parfois griffer sa peau sur une ronce ou se cogner contre un tronc couché. Le coeur s’emballe dans les côtes, le repos ne s’accorde pas à l’instant de la lassitude : nous savions où nous voulions aller, et à moins d’un incident sérieux, nous irions.

Et quand enfin nous arrivions au lac paisible que nous voulions admirer, ou au sommet que nous cherchions à atteindre… nous reprenions nos souffles, un peu ivres d’altitude parfois, et la paix s’installait, avec un sentiment de bonheur fou.

Nous n’avons pas été raisonnables. Nous avons fini par vouloir cumuler les sommets, toujours plus haut, toujours plus fort ! Nous avons peu à peu négligé les moments de plénitude calme devant les paysages hors du commun que nous venions d’atteindre, et sans reprendre notre souffle ni profiter de la sérénité du repos après le voyage, nous repartions, toujours plus haut, toujours plus fort.

Un jour, l’Amoureux a voulu me faire plaisir : « Ma chérie, tu te souviens du Mont Grand Blanc, que nous avons gravi il y a quelques mois avec ce guide audacieux ? Il va nous accompagner vers un nouveau sommet, 900m de dénivelé rocheux ! Tu verras, tu vas adorer. »

Le jour choisi, j’ai chaussé mes chaussures de trail les plus solides, et j’ai suivi mon homme avec ce guide avec enthousiasme. Le départ de la randonnée m’interloqua : c’était comme dans un canyon, il fallait sauter dans un petit ravin. L’endroit m’inquiètait, d’autant que je croyais qu’une fois ce saut effectué, il n’y aurait pas de retour en arrière possible : il faudrait faire la marche jusqu’au bout. Le guide annonça qu’il avait appris que j’étais très à l’aise en canyonning, surtout pour les sauts. Ce n’était pas vraiment exact, mais ma fierté m’empêcha de le contredire, et à vrai dire, j’étais absorbée par ce chemin, assez différent des sentiers que nous parcourions jusque là.

L’Amoureux me souriait avec fierté, et dans ses yeux, je devinais qu’il ne doutait pas une seconde que je brillerais dans cette épreuve. J’eus soudain peur, mais me raisonnai : ils devaient avoir raison, un paysage exceptionnel devait nous attendre là-haut, je n’allais pas tout gâcher à cause d’une crainte sûrement infondée.

Je sautais, et les suivis. Le chemin était escarpé et chaotique. Des rochers roulaient sous mes pieds et me blessaient. J’avais mal, je n’avais plus envie de poursuivre, mais quand les deux hommes se retournèrent, je leur souris bravement et leur fis signe que tout allait bien.

Il fallait maintenant escalader une paroi. Ce n’était pas prévu, je n’étais pas prête, je n’étais pas équipée pour cela. Ils estimèrent que j’étais douée, et annoncèrent qu’ils prendraient beaucoup de plaisir à me voir escalader la paroi à mains nues. D’ailleurs mon chéri prenait des photos, il ne cessait de prendre des photos tant il était fier de moi.

Je demandai à être assurée par une corde. Aucun ne voulut m’assurer depuis le sol, puisque l’un prenait des photos, et l’autre, des notes. Je pliai la corde et m’assurais seule. Je m’y brûlais les mains, me cognant sur la paroi, m’y griffant. C’était difficile, je peinais, j’avais trop mal, je voulais que ça s’arrête. Mais pour que ça s’arrête, il fallait arriver en haut. Je pensais qu’il n’y avait pas d’autre issue. Et à aucun moment je ne montrais ma souffrance, sur toutes les photos, je souriais.

Nous fîmes une pause et je souriais toujours, le corps meurtris, le coeur fermé. J’aurais voulu que mon homme me prenne dans ses bras, mais il ne voyait pas ma souffrance. Il était heureux de l’exploit que nous étions en train d’accomplir. Je m’avançais vers lui espérant du réconfort, et il m’octroya une grande tape dans le dos « Ma chérie ! Je suis fier de toi ! Tu es une championne ! Poursuivons. »

Cette fois je partis devant pour cacher mes larmes. Mon énergie était décuplée par la colère qui se dirigeait contre moi, puisque j’étais assez sotte pour ne pas dire que j’avais mal, que j’avais peur, et que je ne voulais plus faire ce voyage.

J’avais tant de force désespérée que je les distançais et les perdis. Mais je poursuivis avec rage, je marchais, je grimpais, j’enjambais, me cognais, me griffais et escaladais.

Et soudain je n’entendis plus leurs voix. Je me retournais, personne. Personne à perte de vue.

J’étais seule.

Je restais un moment interdite, mais finalement soulagée. Maintenant je n’avais plus besoin de faire semblant, par excès de fierté.

Je m’assis sur une pierre plate au pied d’un sapin, et j’entourais mes genoux de mes bras. Le menton posé sur mes mains, je ne bougeais plus. J’avais les yeux ouverts mais ne voyais rien, la montagne devait vivre de mille bruits mais je n’entendais rien. Le soir tomba, il devait faire froid, mais je ne sentais rien.
Les secouristes m’ont dit que j’étais restée là toute la nuit. Ils m’ont retrouvée au lever du jour, froide, couverte de bleus et par endroit égratignée. Ils étaient très en colère contre le guide en qui nous avions toute confiance : cet homme n’était pas, en réalité, fiable. Il répondait aux désirs des clients sans se préoccuper de leur sécurité. Les clients croyaient, grâce à sa présence, pouvoir réaliser un fantasme un peu fou en toute quiétude, et ne voyaient pas le danger, puisqu’il leur assurait la sûreté. Or ce sommet, personne n’y allait jamais sans un équipement de sécurité que nous n’avions pas.

J’ai quitté mon Amoureux. Il m’avait mise en danger. C’est lui qui aurait dû interrompre la randonnée et ordonner de rebrousser chemin.

Mais pourtant, quand j’y repense… je lui souriais ! A aucun moment, je ne lui ai dit que j’avais peur, ni montré de faiblesse.
Si j’avais parlé, je ne me serais pas perdue.

⌊ Photo – Nobuyoshi Araki ⌋