Archives de l’auteur : Camille Sorel

A propos Camille Sorel

Je n’existe pas.

Confinum

De ma fenêtre je vois des arbres rouges qui ondulent au vent. Ils se dessinent nettement sur le ciel blanc grisâtre. Plus bas la haie oblige à raccourcir le champ, l’horizon se réduit, oui, mais je suis chez moi.
La pelouse est ingrate, parsemée de pissenlits. Ça sent la terre mouillée, les oiseaux chantent encore.
Je m’ennuie.
J’ai un bouquet de roses du jardin d’à côté. Un ou deux amants tendres qui m’écrivent des mots fous. Des parfums délicats, des couleurs, des plaisirs. Rien qui ne se passe mal. Rien qui ne se passe, pourtant.
Si je prenais une bière ? Ah ben zut, y’en a plus.
Je pourrais faire aussi une heure de yoga, mon corps dirait merci. L’ennui, c’est que le sol est parsemé de miettes. Je devrais balayer, plutôt. Et ranger tout ce bazar.
Des chaussures jetées derrière le canapé, un tas de plaids moelleux, des coussins, des BD. Un fauteuil en osier, mes travaux de couture.

Quel ennui.
Un gâteau est au four, c’est toujours ça de fait.
Je me rêve écrivaine, c’est bien sûr du pipeau. Une écrivaine écrit et moi, je tourne en rond.
Tiens, voilà le chat des rues qui réclame sa gamelle. Je désinfecte ses plaies, secoue sa couverture, la pauvre bête est fichue, j’accompagne la fin.
C’est le genre de soirée où je dirais aux kids : « Allez hop, les garçons, on sort dîner dehors ! ». Je coupe deux trois endives et fais bouillir de l’eau, oh merde… ce que je m’ennuie.
Si au moins je lisais.

N’importe quelle autrice aurait pondu un livre. Cinquante jours de libre, l’aubaine d’une vie. J’ai écrit un chapitre…

Je regarde par la fenêtre, c’est mieux que le miroir.
Presque deux mois hirsute, teint brouillé, en savates. Je suis une vieille sorcière, prenez garde au danger !

Bon.
Cessons de rêvasser.

Je prends mon agenda, rédige une to-do list.
Demain, je me lèverai tôt. Méditation, yoga, lecture et écriture. Ensuite, au marché, pourquoi pas en vélo ?
Je vais refaire surface, retour à la vraie vie !

Je regarde par la fenêtre.
Tout autour du Bouddha détrempé par la pluie, un tapis a poussé.
Bien rangé, au compas, décoré de points beiges.
Ce sont des champignons.

Même la nature s’ennuie et fait n’importe quoi.

Stéphane Rose : j’ai osé l’interview !

Stéphane Rose est le directeur de la collection Osez 20 histoires de sexe à la Musardine. C’est classe, mais c’est juste une des nombreuses facettes de cet auteur prolifique. De la littérature de jeunesse au Guide des emmerdeurs, des cons et des importuns en passant – c’est une constante – par la pornographie, il est auteur (ou co-auteur) d’une vingtaine d’ouvrages.

LA REVUE DE PRESSE RENTREE 2017
Cet homme, vous l’avez déjà deviné, a décidé de prendre la vie du côté réjouissant. Il a donc écopé, entre autres, de l’étiquette « humoriste ». Il n’est rien de moins que fondateur des Gérard (du cinéma, de la politique et de la télévision) et chroniqueur dans diverses émissions sur Paris Première, RTL, Europe 1. Notez également que si Canteloup ou Laurent Gerra vous ont fait hurler de rire, c’était peut-être grâce à une vanne écrite par Stéphane, qui fut de leurs auteurs.
Alors voilà, je ne me la pète pas (si), mais Stéphane Rose vient de sélectionner pour la troisième fois une de mes nouvelles pour le futur Osez 20 histoires de sexe inavouable. Je me devais de vous présenter ce directeur de collection au goût si sûr. Il a accepté de répondre à quelques questions et je l’en remercie ! (Je demande d’avance pardon pour la première question. C’est mon côté « impulsive sexuelle » qui a pris le dessus.)

Tu connais Stéphane Bern ???!!! C’est mon héros, mon impossible amour ! Est-ce qu’il sent bon ? Ses mains sont-elles douces ?

Je le vois chaque semaine à RTL dans les studios de l’émission « A la bonne heure », dans laquelle je raconte des conneries. Il sent bon, il est très soigné, ses mains sont impeccables, mais comme tu le dis dans ta question, il restera ton impossible amour, puisqu’il préfère les garçons. Encore que. Il aime aussi le patrimoine et les monuments en ruine, donc dans quelques décennies, tu auras toutes tes chances. Mais il va falloir prendre ton mal en patience.

Je me ressaisis. Dans l’émission de Stéphane Bern (soupir), tu incarnes le « service qualité » et réponds au courrier imaginaire d’auditeurs mécontents. Tu poursuis ce noble travail sur Paris Première dans la fameuse Revue de presse. Tes téléspectateurs fictifs sont devenus des personnages à part entière (Kimberley, Fatou de Chatou, Fuck-the-system…) As-tu reçu un courrier pour la collection « Osez 20 histoires de sexe » ?

Oui, il y a des questions récurrentes, du genre « Camille Sorel, c’est son vrai nom, ou c’est son pseudo ? Elle habite où ? Vous pouvez me mettre en contact avec elle ?» Mais évidemment je protège mes auteurs et n’y réponds pas (sauf si on joint un petit billet à la demande).
En 2010 tu as publié à la Musardine « Défense du poil – Contre la dictature de l’épilation intime » et aujourd’hui tous les hommes sont barbus. Tu es fier de toi ?

Je ne serai véritablement fier de moi que le jour où toutes les femmes auront cessé de s’épiler la chatte. Et quand ce jour viendra, j’écrirai « Eloge de l’épilation ».

Visiblement, tu es un homme à listes (Le grand livre des listes, Michalon, 2012). Tu peux lister ce qui te fait kiffer un texte érotique et/ou ce qui te fait le jeter illico à la poubelle ?

J’aime quand l’histoire est crédible, qu’on se dit qu’elle pourrait vraiment avoir eu lieu, ce qui implique presque obligatoirement de soigner la psychologie des personnages, d’expliquer un peu leur désir, de décrire ce qu’ils ressentent… Et donc je n’aime pas une nouvelle qui se contente d’enchaîner des actions sexuelles : machin fait ceci, machine fait cela, etc. 
J’aime les mots précis et crus, je n’aime pas les métaphores pseudo-poétiques. 
J’aime quand je suis surpris (et certaines personnes y arrivent toujours, même si ça fait dix ans que j’anime cette collection !).
Si tu veux en savoir savoir plus, j’avais écrit ce texte pour Brain Magazine, j’y réponds très précisément à ta question : Ecrire un bon texte érotique – Les 10 commandements de l’auteur débutant

Nous nous demandons tous comment poursuivre sans relâche nos bourdes sexuelles. Et justement tu as publié en 2012 Comment rater sa vie sexuelle ? à la Musardine. Tu es un expert ?

Je ne me souviens plus très bien de ce livre, que j’avais co-écrit avec Marc Dannam. A mon souvenir, il s’était occupé de l’aspect « rater » et moi de l’aspect « vie sexuelle ». Non je déconne, j’ai une belle collection de ratages, de rendez-vous foireux, de pannes d’érections et de sexe chiant, comme tout le monde. Mais je ne m’en soucie pas plus que ça, car j’ai vite compris qu’il fallait que le sexe soit souvent un peu chiant pour qu’il réussisse à être parfois merveilleux (non mais regarde un peu ce que tu me fais écrire).

En 2013 tu as publié (encore à la Musardine, excellente maison)  Misère-sexuelle.com : le livre noir des sites de rencontre. Force est de constater que ça a beau être toujours décevant, les gens continuent d’afficher leur misère et de s’évaluer mutuellement sur ces sites. Quel est ton principal argument pour arrêter ces conneries ?

J’ai quand même l’impression que les gens ont déserté les « sites de rencontres », genre Meetic et compagnie, au profit des appli comme Tinder ou Hppn. Et c’est normal. C’est gratuit, c’est spontané, ça va vite, on matche, on se rencontre, les choses se font ou pas, c’est moins fastidieux. Tant qu’on l’utilise comme ça, sans y investir trop d’attente ni trop d’espoir, les appli me paraissent être un bon outil.
Apprécier un bon vin et surtout, en parler, c’est un ticket d’entrée vers la mondanité. Comment entrer en hautes sphères ? Une nouvelle fois tu nous sauves la mise avec l’indispensable Antiguide du vin et de la vinasse (J’ai lu, 2015). Quand je viendrai à Paris l’été prochain pour fêter la publication de mon premier roman au 122 rue du chemin Vert, quel pinard me proposeras-tu de boire avec toi et que devrai-je en dire d’un air entendu pour te faire marrer ? (Tu ne m’as pas proposé de boire un verre avec toi ? Damned. Disons que c’est un verre imaginaire, alors.)

Je préfère les vins du sud, tanniques, charpentés, les vins de la vallée du Rhône, les Languedoc, ce genre là. Mais je ne force personne à avoir mes goûts. Et si le but est de me faire rire, commande un rosé pamplemousse, ça devrait marcher.

Puisque tu es un habitué des urgences sexuelles (Les perles des urgences du sexe, Musardine, 2016), raconte-nous ta dernière visite pour un incident gênant. Aucune véracité n’est requise, naturellement.

La dernière fois que j’ai été hospitalisé, c’était pour l’appendicite, je devais avoir dix ou onze ans. Donc je sèche un peu sur cette question. Par contre j’ai connu d’excellentes urgences psychothérapeutiques, notamment ce jour où j’ai raconté à ma psy, un peu embarrassé, ce rêve que j’avais fait la veille, dans lequel je faisais pipi sur sa figure pendant qu’elle jouait à Tétris sur son portable.

J’aimerais bien être une star de la télévision littéraire. Comme tu es de bon conseil (Comment devenir une star de la télévision, J’ai lu, 2016), tu peux me dire ce que je dois faire pour être invitée chez Busnel ?

Rien. Tu ne peux rien faire. Pour être invitée chez Busnel, il faut un bon attaché de presse. Si l’attaché de presse est nul, même si ton livre est génial, tu n’iras pas chez Busnel. Moi par exemple, quand j’étais attaché de presse à la Musardine, je n’ai jamais casé aucun auteur chez Busnel.

Et enfin, s’il fallait décerner un Gérard de la meilleure intervention télévisée politique pendant la crise du Coronavirus, tu nominerais qui, et pourquoi ?

J’ai un faible pour Christophe Castaner. Depuis le début. C’est le type qui a le moins la gueule de l’emploi, et qui malgré tous ses efforts, ne l’aura jamais. Quoi qu’il fasse, il aura toujours cette tronche du mec qui sort d’une boite à cul à l’aube avec une haleine de vodka après avoir passé la nuit à renifler des lignes de coke sur le cul d’une stripteaseuse. Maintenir un type comme ça au ministère de l’intérieur, dans une situation de crise aigüe où le pays entier angoisse, quand on est sensible comme moi à l’écriture humoristique, ça tutoie le génie.

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Je crois que j’ai dit cinq cent fois merci à Stéphane mais je le réécris ici : un grand merci à lui d’avoir joué le jeu des réponses à mes questions.

Je compte sur vous pour lire sa sélection dans Osez 20 histoires de sexe inavouables, à paraître prochainement. Je me suis laissée dire que c’était un grand cru…

 

Les feux de honte

J’ai repris mes petits papiers, une envie de m’exprimer autrement.

J’ai retrouvé d’anciens collages. Je ne sais pas ce que ça vaut, sûrement rien du tout, sur un plan artistique. Mais à le regarder, je ressens directement l’émotion qui m’a guidée en le réalisant.

Alors si ça dit quelque chose à quelqu’un d’autre… on ne sait jamais ?

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Les feux de la honte – collage – Juin 2012

Les loups amoureux

Anders et Rose sont les meilleurs amis du monde depuis des années. Il lui raconte ses plans cul gay et elle lui confie ses folies bisexuelles. Ils partagent tout ou presque !
Aujourd’hui après un trio avec Diane, l’amie que Rose héberge, une question s’invite : et s’ils étaient amoureux ?
Un conversation s’impose…

 

– Quoi que nous fassions je ne veux pas te perdre. D’une façon ou d’une autre, je te veux dans ma vie. Tu es mon meilleur ami et je tiens vraiment à toi.
– On s’aime, Rose, tout simplement.
– Oui, mais… pas comme… un couple ?

Je prononce ces deux mots avec un sourire. Nous sommes voisins, confidents de stupre et maintenant un couple hétérosexuel ? Comme toujours, Anders est la voix de la sagesse :
– Et si l’on ne décidait rien ? On vit au jour le jour sans se poser de question. Tu veux un homme ? Tu le prends. Je veux un homme aussi ? Je fais pareil.
– Autant prendre le même homme.
– Et le sucer à deux ?
– Même se faire prendre à deux.
– Mais j’adorerais.
– Et Diane ?
– Elle est avec nous. On prend soin d’elle tant qu’elle en a besoin.
– Je t’aime.
– Tu sais Rose… Nous deux, j’y pense depuis longtemps. Je crois que nous ferions un formidable couple. J’avais envie de toi depuis longtemps mais je n’osais pas te le dire. Je t’aime ! Et j’ai très envie faire l’amour avec toi.
– Oh merde Anders ne me dis pas des choses comme ça. J’ai peur que tu disparaisses, moi. Je ne t’espérais même pas comme plus qu’un ami. Et puis tu es homo, je te signale.
– Je le suis, oui.
– Et tu veux me faire l’amour.
– L’amour, oui. Je bande d’amour pour toi. Je suis homosexuel ascendant toi.
– Alors tu resteras ?
– Oui.
– On aimera Diane aussi ?
– Diane et moi t’aimerons.
– On baisera des types ?
– Oui, ensemble.
– Et des filles, aussi ?
– On niquera le monde. Et si le monde nous ennuie, on se passera de lui.
– Nous sommes cinglés, tu le sais ?
– Ou bien absolument sensés.
– Viens…

Je l’amène vers ma chambre et nous nous allongeons sur mon lit. Il se couche sur moi et nous nous embrassons. Longuement. Nos langues se mélangent, je bois à sa bouche, il respire mon souffle. Nous sommes nus. Ce baiser est tendre et passionné à la fois.
Il descend vers mes seins.
Je désire tant sa bouche que j’halète. Il vient à mes tétons et les mordille doucement. Je gémis. Il prend son temps et va d’un mamelon à l’autre tout en me caressant.
Il descend vers mon ventre, lentement. Il dessine son trajet de la pointe de sa langue. Je suis parcourue de frissons, je le désire tant !
Alors je pose mes mains sur ses épaules et écarte mes cuisses. Je sais qu’il n’a jamais approché de sexe féminin et je m’offre à sa vue. Il me regarde. Il prend son temps.
Il pose un doigt sur mon pubis et descend vers ma fente qu’il longe jusqu’à mon anus, libérant le liquide de mon envie de lui. Il ne me pénètre pas et embrasse l’intérieur de mes cuisses. Je gémis, je me sens partir…
Il embrasse ma vulve juste sur mon clitoris. Je tressaille. Je crois que ma chatte a sa vie propre : elle tremble, vibre et brûle. Elle coule pour Anders, elle va crier Prends-moi !
Il me lape, plusieurs fois. Je retiens mon souffle sinon je vais jouir. Mes mains se serrent sur ses épaules. Y sent-il un signal ? Il introduit sa langue et la plonge au plus profond de moi. Ses lèvres épousent mes lèvres et son nez frotte mon clitoris. Je saisis sa tête et il durcit sa langue. Cette fois je respire et gémis en ondulant du bassin. Il s’accroche à mes hanches et me suit. Sa langue dure me fouille. Je crie et plus je crie, agrippée à sa tête, plus il s’active en moi. Il me boit, il me gobe. Il utilise sa langue comme si elle était son sexe. Il la fait aller et venir en moi par des mouvements de tête. Je m’écartèle. Il rentre, il sort, il fouille à gauche, à droite, en haut en bas et ses lèvres et son nez participent à tout ça.
Il me fait l’amour avec sa tête toute entière.
Je hurle comme un loup qui appelle sa meute, emportée par un orgasme sauvage. Je tremble de tout mon corps, peine à reprendre mon souffle. Des larmes inondent mes joues.
Anders lève la tête et vient m’embrasser. Nous nous accrochons l’un à l’autre sans nous quitter des yeux. Je lèche les liqueurs qui maculent son visage. Nous mélangeons nos fluides dans un baiser vorace.

Sa queue est entre mes cuisses. Il bande comme un fou. Mes jambes entourent son corps et je presse ses fesses contre moi.
Son gland se présente à mes lèvres. Nous nous regardons avec intensité. D’un imperceptible signe te tête je l’encourage. Viens… Il pousse sur mes lèvres qui s’ouvrent. Je l’avale. Il est là. En moi. Je me serre sur lui, mon vagin se contracte puissamment sur sa verge.
Alors il me baise. Donne des coups de reins. Je ne sais plus où je suis, seulement avec lui, nous flottons, seuls au monde dans un ciel de jouissance. Des coups de reins plus forts. Je râle, je dis oui. J’ai besoin de vigueur, je veux le sentir fort. Ma fougue le transporte alors il me pilonne. Je veux tant le tenir que je griffe son dos quand je sens qu’il durcit et tremble avant de jouir. Je serre mes cuisses sur lui pour le garder en moi et son sperme me remplit.

Nous nous sommes trouvés.

 

/ Photo : Les nuits fauves – Cyril Collard – 1992 /

Légère

Aujourd’hui, Légère est devenu une chanson.
(Liens autour du texte pour écouter partout.)
Merci à VAPA (Vous n’Avez Pas d’Avis) pour la musique !

Camille Sorel

Tu es papillon, tu es jasmin,

Ton nom tinte dans le vent.

Lin Fo-Eul (poète taïwanais)

/ Ecouter Légère partout /

Je suis légère.
Tu souffles et je m’envole.
Et puis je suis perdue, affolée, en tous sens. Je me cogne aux murs et à tout ce qui pique.
Tu dis que je dois changer, et devenir plus lourde.
Ne plus être bouleversée à la moindre brise qui passe.
Ne plus suivre toute entière la première chose qui accroche.

Je n’ai qu’un seul moyen de ne pas faire naufrage, c’est arrimer ma barque.
Bien sûr, ceux qui acceptent l’embarcation perdue sont souvent sans scrupule et profitent de l’aubaine. Ils utilisent le rade, et quand il a pris l’eau, fendu de toutes parts, ils l’abandonnent en mer. Tu m’as connue ainsi et tu veux que je change. Tu crois que de trois planches je deviendrai cargo.

Je suis légère et c’est…

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Patience de Gier, interview d’un artiste

Patience de la main
Questions à Gier d’après le livre de Henri Guerin

J’ai connu virtuellement Gier sur Twitter. J’aime ses dessins de nus, ses grands animaux colorés et ses arbres ventés. Nous avons échangé amicalement au sujet de l’art, de la liberté… et tout naturellement, l’idée a germé : et s’il me dessinait ?

Camille1Gier

Camille.
Dessin à la pierre noire sur papier.
508X355 mm.
2019

Il l’a fait, et je lui suis immensément reconnaissante de m’avoir offert le dessin terminé.

Camille2Gier

Camille 2.
Technique mixte sur papier. (Technique sèche)
508X355 mm.
2019.

 

J’ai eu envie de provoquer une rencontre imaginaire entre deux artistes qui ont frappé mon cœur cette année. Henri Guérin, peintre, Maître-verrier, poète, dessinateur… (1929-2009) à l’œuvre extraordinaire, dont je viens de lire Patience de la main, livre dans lequel il détaille son expérience du dessin et délivre à travers elle un message intemporel sur l’acte de créer.

Pour découvrir l’œuvre du Maître-verrier (et pas que), c’est ici : CLIC

Camille – Henri Guérin écrit : « La pensée du peintre ne peut s’arrêter à l’intention. En passant à l’acte, il se risque à la sanction du visible. »
Quand t’es-tu confronté à la sanction du visible pour la première fois ?

Gier – Que faut-il entendre par « sanction du visible » ? S’il faut comprendre par là que durant le passage du tableau pensé, de l’image mentale au tableau peint, l’image réelle que je vois sur le papier (je ne peins quasiment que sur papier) il y a une rupture, une déperdition, c’est-à-dire le risque que ce que je mets sur le papier ne corresponde pas à ce que j’ai dans la tête, je vais répondre que ça ne m’est jamais arrivé. Ou que ça m’arrive tout le temps ! Mais ce n’est pas une sanction.
Je travaille en effet en me laissant porter par ce que dit le tableau, ce que disent les traits, les couleurs, les volumes et les matières. J’ai bien quelques idées au départ mais elles changent si souvent au grès du travail que le visible me sanctionne en permanence et depuis toujours. Mais on peut aussi considérer que, me laissant porter par l’énergie du moment, il n’y a pas de sanction ; Sauf quand ma technique ne me permet pas de réaliser ce que me dicte cette énergie ! Bon, là j’avoue que je suis très frustré et que ça m’énerve beaucoup. Mais c’est le sentiment d’incapacité qui me gêne. Pas le fait que l’image prévue n’est pas l’image réalisée.
Mais pour répondre clairement à ta question, dans la mesure où il y a peu d’intention, il y a fort peu de sanction. Puisque finalement, il n’y a quasiment pas d’image prévue.
Au moment où je peins, lorsque je constate que je suis éloigné des images mentales que je m’étais faite, je ne considère pas qu’il s’agisse d’une sanction, c’est la vérité du moment qui s’est exprimée. La seule qui compte à mes yeux.

Pinus Pinea. 37X46cm Crayons et fusain. Pencils and charcoal 2020

Camille – Henri Guérin écrit : « L’artiste est doué d’une intelligence intuitive ; celle-ci perd de son tranchant s’il ne l’aiguise constamment à la meule d’une pratique assidue. »
Est-ce que tu pratiques quotidiennement ? De quoi as-tu besoin pour peindre ou dessiner (silence, solitude, musique, ébriété… ?)

Gier – J’essaye de pratiquer quotidiennement. Comme je travaille, je n’ai pas toujours le loisir de peindre comme je veux. C’est pour cela que j’ai toujours deux ou trois tableaux en chantier. Cela me permet d’avoir toujours quelque chose à faire sur un tableau ou sur un autre. En particulier du dessin, car la mise en œuvre est simple, il n’y a pas besoin de nettoyer, de sorte que lorsque j’ai très peu de temps, je peux donner quelques coups de crayon (de pastel ou autre technique sèche) sur un dessin ou un tableau.
Je dis toujours qu’une journée où j’ai pu dessiner ou peindre est une journée qui n’est pas perdue !
J’ai besoin de solitude, de tranquillité. Je peins dans le silence. La musique, c’est celle du bruit du crayon sur le papier ! Je n’ai besoin ni d’alcool ni de substance marocaine ou afghane ! Je me méfie de la dépendance et mon imagination et ce vers quoi me poussent les formes et les couleurs suffisent à ma créativité et à mon plaisir de peindre.

Les fumeuses – 50X36 cm Dessin et texte sur papier. 2020

Camille – Henri Guérin écrit « Chaque art a ses règles, nécessairement plus précises pour les arts d’interprétation, si l’on veut faire revivre hors du temps de la création la partition de musique, le livret de théâtre. »
Comment as-tu appris l’art du dessin ? Dans un cours, auprès d’un artiste ou bien seul ?

Gier – Globalement j’ai appris seul. Il m’est arrivé, très rarement, de suivre un cours ou deux. Actuellement, je pratique en atelier de modèle vivant. Mais il n’y a pas de prof. Il m’arrive aussi de regarder des tutoriels sur Internet. Je regarde beaucoup les peintres, dessinateurs dans les salons, galerie… etc. et sur Internet.

Nu au crâne. 508X355 mm Crayon, fusain, pierre noire sur papier. 2019.

Camille – Henri Guérin écrit « Ces signes d’appel (…) frappent à votre cœur, et lui parlent. Ils vous murmurent, au milieu de mille propositions que vous négligez : « Je suis là, c’est moi, je suis fait pour toi, dessine-moi. »
Comment ressens-tu l’appel à dessiner un arbre, un rhinocéros ou le corps d’une femme ?

Gier – C’est une question difficile car je ne sais pas vraiment pourquoi telle ou telle chose appelle le crayon. Je sais qu’une femme est belle quand elle me donne envie de dessiner. Par exemple, vous, vous êtes belle !
J’aime les arbres tourmentés.
Les corps qui s’exposent sans fard, sans honte, sans provocation, le nu dans ce qu’il a de naturel, sensuel, suggestif ou érotique assumé, ou simplement élégant, délicat et raffiné (j’aime beaucoup les mouvements de mains par exemple), l’histoire que l’on peut imaginer à partir de la pose constituent le fond sur lequel je m’appuie pour peindre mes nus. Je trouve qu’il faut de l’audace et du courage pour poser nu, pour affronter le regard et s’affronter soi même sous le regard des autres. (Je l’ai fait) Cette simple idée me motive beaucoup.
Des grands animaux, je dirai que la puissance qu’ils dégagent appelle le dessin. La rapidité, le mouvement, la force tranquille. C’est ce qui m’attire.
Quand à l’abstraction à laquelle je m’initie dans la douleur (!), je suis très motivé par le défi que constitue pour moi qui aime tant le trait le fait de me lancer dans le non figuratif, ou du moins dans ce que je nomme abstraction réelle.
J’ajoute que le plaisir du dessin est exactement le même quelque soit le sujet sur lequel je travaille. Je n’ai ni plus ni moins de plaisir à travailler sur un arbre, un animal ou un nu.

Ceratotherium Simum. 65X50 cm Technique mixte sur papier. 2019.

Camille – Henri Guérin écrit : « Demeurez très attentifs à l’émotion des appels qui vous désignent votre parenté secrète. Sans elle, vous ne pouvez savoir qui vous êtes vraiment. C’est la lignée qui vous constitue. »
Au musée ou dans les livres, quelles œuvres t’attirent davantage que les autres ? Quelle est ta famille artistique ?

Ma famille artistique ? Non, mes familles artistiques !
Je trouve mon bonheur dans tous les styles de peinture. Du plus classique au plus contemporain, tout est susceptible de me plaire, de m’émouvoir, de me séduire. Je n’aime pas tout, mais dans tout, il y a quelque chose susceptible de m’attirer et de rentrer dans ma famille comme tu dis !
Les seules choses qui me laissent de marbre et n’ont aucune chance de m’attirer ou de rentrer dans ma parentèle sont les œuvres qui reposent exclusivement sur le concept, faites par des gens qui ne maîtrisent rien, aucune technique, ne savent ni peindre, ni dessiner, ni sculpter, ni façonner, ne savent « rien faire de leurs mains » (Comme l’a dit un très grand artiste contemporain français à mon fils… en parlant de lui !) mais sont rompus aux techniques de la communication, des mots pompeux, du verbiage inutile qui cachent derrière le verbe au mieux une nullité abyssale, au pire des escroqueries et une vanité sans borne.

Je me laisse volontiers porter par le trait. J’aime le trait, la belle courbe, la précision. Les ambiances aussi qui naissent des assemblages et des confrontations de couleurs et de matières, la puissance que peut dégager une œuvre sont autant d’éléments qui m’attirent et peuvent me retenir dans la contemplation. Les histoires et les mystères aussi, celles que raconte un tableau, ou celle que j’imagine à partir du tableau.

Portrait de la fille mystérieuse. 60X40 cm Technique mixte sur papier. 201?

Camille – « Le temps passé sur un dessin n’accroît pas forcément sa valeur. »
Quelle sont, parmi tes œuvres, celles qui ont le plus de valeur à tes yeux ?

Gier – Les nus pour lesquels ont posé des femmes que j’ai aimées.

Marie nue et ses ballerines rouges. 42X30 cm. Dessin sur papier. 2019. Modèle vivant.

Camille – « L’auteur et l’œuvre se détachent l’un de l’autre. Ils ne s’aiment plus. »
As-tu connu des crises dans ta relation à ton art ? Si oui, qu’ont-elles apporté ?

Gier – Oui, il y a eut une dizaine d’années, entre 30 / 40 ans durant laquelle j’ai très peu peins. C’est la rencontre avec une femme qui m’a redonné l’envie de dessiner, de créer. J’ai eu envie de la dessiner. Elle était particulièrement belle !

Baigneuse n°4. Une longue quête de soi 65X50 cm Technique mixte sur papier 2014

Camille – As-tu une règle qui guide ton art ?

Gier – Le plaisir ! Mais il y a une sorte de nécessité à peindre. Je ne sais pas laquelle. Il faut que je le fasse. Et parfois, c’est même douloureux, difficile et très fatiguant moralement. Je finis parfois très tard dans la nuit et dans un très grand état de fatigue. Parfois, l’acte de peindre est une sorte de combat dans lequel je ne prends pas de plaisir et où il peut même y avoir du déplaisir. Dans ce cas, je trouve de la satisfaction au résultat seul. J’ai un exemple précis. J’ai fais trois versions d’une pose proposée par une copine. Séléna (ces trois tableaux portent le nom de la modèle avec le n° d’ordre) La version dessinée au trait : pur moment de bonheur ! Mais le troisième, celui peint à l’acrylique et technique mixte, a été un vrai calvaire avant d’arriver à quelque chose qui me donne satisfaction. La règle du plaisir a bien été respectée dans les deux cas. Au moment de l’action avec le dessin, au moment du résultat avec la version peinte. Ou pour être exact, le plaisir a repris le dessus, quand j’ai eu la certitude que j’arriverai à un résultat satisfaisant. Donc, c’était plutôt sur la fin !
Le moment de la peinture ou du dessin, de l’action est stressant (la peur de rater ?), éprouvant. Mais il faut que je le fasse. Et après je suis tout content ! Sauf quand c’est raté. Ca peut me mettre en colère !

Défense de toucher. 50X38 cm Technique mixte sur papier.

Camille – Tu peux nous présenter trois de tes œuvres ? Leur titre, leur date, la technique employée et la raison de ton choix ?

Gier – Oui !

• Panthera Pardus 7. L’ombre de Fukushima. (La panthère sur fond rouge avec crâne).
o 60X80 cm.
o Technique mixte sur papier
o 2019.
o J’aime la pose, son mouvement, sa puissance, sa détermination, son élégance. Et l’alliance de matière crâne/ corps. Les couleurs qui évoquent la destruction et tout le mal que l’on fait à la planète. J’ai honte de l’état dans lequel je laisse la Terre à mes enfants (Car la faute est collective)

Panthera Pardus7

• Cuissardes. Tirée de la série Le sexe, c’est pas le pied, c’est les chaussures.
o 46X38 cm.
o Technique mixte sur papier
o 2012
o Je me suis régalé (On pourrait dire que j’ai pris mon pied !) à dessiner au crayon les bottes. Portées par une amie peintre qui n’a jamais posé que pour moi. Une femme peintre, un peu tourmentée. Très belle et très sensible. Dommage que je ne puisse pas indiquer son site.

Cuissardes8

• Selena 3 (Le nu à genoux de dos)
o 65X50 cm.
o Technique mixte sur papier
o 2019.
o J’aime le tombé nonchalant du bras sur la hanche, il dénote une sorte d’abandon qui me séduit. Elle est sûre d’elle dans cette pose vaguement érotique bien que son érotisme ne nous soit pas destiné. Refermée sur elle-même, tout en étant se dévoilant, elle reste dans son intériorité. C’est cette pose dont je parle plus haut et que j’ai dessiné trois fois.

Selena3

• Un jour on m’a fait du mal. (Le dessin)
o 510X355 mm.
o Dessins et texte sur papier
o 2019
o Texte : un jour on m’a fait du mal. Pour me reconstruire, il m’a fallut un procès. Ensuite, j’ai autorisé mon corps à prendre beaucoup de plaisir et à aller vers des situations extrêmes. Enfin, j’ai fait payer les hommes.
o Quand j’ai commencé ce dessin je ne savais pas que j’allais parler du viol. C’est par hasard, en cours de travail, que je suis tombé (sur Brut), sur l’interview d’une jeune femme qui parlait de son viol et de la manière dont elle s’en était sortie. Mais surtout, cela m’a renvoyé à deux conversations que j’avais eues avec deux amies qui avaient également été violées et qui m’avaient raconté des histoires relativement proches, bien que n’ayant pas eu recours à tout ce que le texte évoque, c’est une synthèse de ces trois confidences : L’importance du procès, l’hypersexualité, l’idée de faire payer les hommes (prostitution, ou se faire entretenir – quel mot horrible). Et, idée de reconstruction pour retrouver l’unité corps-esprit qui est matérialisée par la chaîne qui relie le bas du corps au haut.

UnjourMal2

Camille – Si la fée des artistes exauçait l’un de tes vœux, que lui demanderais-tu ?

De te rencontrer et de te dessiner !
Tu poserais nue sur une plage déserte encombrée d’arbres morts, de bois flotté et de rochers gigantesques. Il y aurait des cordes, des poses, des discussions, le bruit de la mer et du crayon sur le papier et des moments de calme et de sérénité à ne rien faire. Peut-être aurai-je l’audace de poser ma main sur toi. Et à la fin, il y aurait un beau tableau, dessin ou autre !
Sinon, je lui demanderai aussi d’arriver à créer ou trouver les conditions pour peindre davantage et développer ma créativité.

Camille – Merci, Gier. Faisons confiance aux Anges ! Je promets aux lecteurs que si tu réalises mon nu aux bois flottés, il sera publié ici.

Pour les lecteurs : Gier propose des reproductions de ses œuvres en tirages limités à des prix très abordables. Offrez-vous de l’art, votre vie sera plus belle.

Ses œuvres sont ici : CLIC !

La vie entière

Carmen vient de vivre deux événements traumatiques : elle a subi une agression et a été témoin de la mort d’un homme. Son meilleur ami s’est précipité pour la retrouver.

J’entends une voiture se garer, je cours ouvrir la porte. C’est Nils ! Il jaillit hors de l’habitacle et je me jette dans ses bras. Mon Dieu que c’est bon de le retrouver ! Je me sens entourée, en sécurité, à ma place dans ses bras. Après les événements que nous venons de vivre le contact de son corps arrive comme un point final. Je le regarde en souriant. Il semble aussi ému que moi. Je crois qu’il a eu peur. Et, tout naturellement, pour la première fois depuis toutes ces années, nous nous embrassons.
C’est doux. Il a les lèvres moelleuses et la langue audacieuse. Il pénètre ma bouche et je le visite. Son baiser semble me dire « je suis là, maintenant ».

Je me serre contre lui. Je pose mes mains sur la cambrure de ses reins, je prends ses hanches et mesure son dos. J’embrasse son cou au parfum qui me chavire et nos lèvres se retrouvent. Je sais que je suis la première femme qu’il découvre ainsi et ça m’excite. J’en oublie qu’il est venu parce qu’Alix et moi avons frôlé un drame et que le bourreau est mort. Je veux le caresser encore et lui donner davantage.
— Viens, entre.

A peine la porte refermée, nous nous attrapons à nouveau. Le désir est lâché. Je tire sur sa chemise pour la sortir du pantalon et glisse mes mains en dessous pour caresser son ventre puis sa poitrine. Quand je touche ses tétons il soupire. Alors je pince un peu. Sourires complices. Tu aimes ça alors ? Comme moi ?
— Oh Carmen, j’ai eu peur. Et que c’est bon de t’embrasser enfin.
Il pose une main sur mon sein. Il en appréhende les contours comme une pièce fragile. Je déboutonne ma kurta et dévoile mon buste strié de lignes pourpres.

Nils pousse un cri. Il a le visage défait devant mon corps. Il semble autant bouleversé par ce premier désir qu’il est déchiré en deux en constatant les violences subies. Je veux le rassurer.
— Ne t’inquiète pas. Je n’ai presque plus mal. C’est Alix qui est blessée.

— Où est-elle ?

— Dans ma chambre. Elle dort.

Nous sommes donc seuls… Il me serre tendrement contre lui. Je ne veux plus qu’il me lâche. Je veux me fondre à lui, blottie dans son étreinte. Il bande, je taquine :
— Tu bandes pour une femme, toi ?
— Je ne bande pas pour « une femme », Carmen. Je bande pour toi.
Son regard ne trompe pas. C’est une déclaration d’amour. Je sens mon cœur se dilater. Un mélange de joie, de paix, de désir brut. Un sentiment de complétude. L’évidence. Alix et Nils, mes amours. C’est un Eurêka : l’amour que je cherchais, je l’avais dans ma main. Mon Alix chérie et Nils, mon havre de paix. J’aime l’audace d’Alix et le goût de Nils pour les hommes. Lui, il apprécie que je me sente désirable. Chacun de nous regarde la sexualité de l’autre avec un amour tendre.

Je comprends que nous parlerons des événements plus tard et je retire ma kurta. Je me présente à lui seulement vêtue de mon short en toile. Il se met torse nu. Nous nous regardons. Je suis attendrie par la peau de sa poitrine, si blanche et d’un aspect très doux.
— Tu veux bien te tourner pour que je te regarde ? me demande-t-il doucement.
Je tourne sur moi-même. Il souffle un « le salaud ! » en découvrant mon dos lacéré par les morsures du cuir mais je reviens vers lui et pose mes doigts sur sa bouche.
— Chut… J’aimerais que l’on s’allonge, je veux être contre toi.

— Viens.

Il prend ma main et me guide vers le canapé. Il connaît la maison pour être venu souvent. Je m’allonge sans le quitter des yeux.
— Tu es belle…
De la pulpe d’un doigt, il caresse mon visage. Quand il vient à mes lèvres, je le prends dans ma bouche et suce son index, aspirant deux phalanges.

D’un doigt mouillé il caresse un sein, puis l’autre. Je me cambre et soupire sans le quitter des yeux. Il approche son visage. Je sens son souffle sur mon téton tendu.
— Je peux l’embrasser ?
— Oui. J’ai envie.
Alors il se penche et lèche doucement la pointe érigée. Je gémis de plaisir. Il me prend dans sa bouche et me suce avec de doux va-et-vient de ses lèvres autour de mon téton. Puis il recouvre mon sein meurtri de la paume de sa main et offre la même caresse à côté.

Il prend son temps. Il me touche à peine.

Je me sens partir, la tête légère et le souffle court.

Il glisse vers mon ventre. J’ondule des reins et soulève mes hanches. Il ouvre le bouton et fait glisser mon short le long de mes jambes, en laissant ma culotte sur ma vulve battante de désir.

Il pose la pointe de son doigt sur le tissu en coton et longe ma fente qu’il trouve toute mouillée. Il remonte à la jointure de mes lèvres jusqu’à sentir mon clitoris tendu. Je pousse un faible cri. C’est là. Reste là.

Alors il appuie sur ma culotte mouillée et décrit des petits cercles sur l’organe érectile. Je vais jouir. Je suffoque. Je cherche à le saisir. Il ne me touche que de la pointe du doigt. Il continue son mouvement, appréciant le clapotis de ma chatte gluante. Il semble fasciné et murmure « merci ».

Je réponds en un long gémissement qui me projette sur lui. Nous nous écroulons l’un sur l’autre en nous embrassant passionnément, lui, pantalon fermé et moi en slip de petite fille.

Il nous faut quelques minutes pour retrouver l’usage de la parole. La tête posée sur sa poitrine, je caresse son torse.
— C’est la première fois que tu caresses une femme ?

— Oui. Je n’en avais jamais éprouvé le désir avant toi.

— Et de la pointe du doigt, tu viens de me faire jouir.

— Je suis désolé.

— Tu peux. Ton sexe m’est inconnu et tu me voles un orgasme.
Il s’écarte un peu de moi et, d’un regard complice, m’indique que la voie est libre.

Je le caresse à travers la toile du pantalon. D’abord ses cuisses puis ses aines et son pubis. J’évite le pénis pour exciter ma propre curiosité. Sera-t-il très dur ? Épais ? Court ? Comment seront ses couilles ? Petites et resserrées ou larges, étalées ? Est-il rasé ou aux poils naturels ? Il ferme les yeux et m’ouvre le passage en écartant une jambe. Je vais entre ses cuisses. Il est brûlant.

Je n’y tiens plus et remonte ma main. Je trouve une bite aussi dure que du bois. Une gerbe d’étincelles explose dans mon ventre. J’aurais pu jouir seulement de le toucher. Mais je veux prendre mon temps car je sais l’instant précieux tout autant qu’il est fou, vu ce qui vient d’arriver.

Nils caresse mon bras avec une douceur qui me fait frissonner. Ai-je déjà été caressée par un homme avec tant de tendresse ? Je ne m’en souviens pas. J’appuie ma main et il avance son bassin pour me rendre la pression. Je le branle à travers la braguette fermée et j’avance ma bouche vers son ventre sans oser davantage. Aimera-t-il ? Ferai-je bien ? Me veut-il vraiment ? Avons-nous raison de nous laisser aller ainsi alors qu’un homme est mort ?
— Tu veux la prendre dans ta bouche, Carmen ?

— Oui !
Alors il se lève. Debout, près du canapé, il ouvre sa ceinture et sort sa queue. Avec des gestes simples et le regard paisible. Il ne renie pas notre complicité. Je me redresse et admire le spectacle de sa belle verge dressée devant un pubis fourni. Je pense qu’il fait de même avec les hommes de passage. Il s’offre sans chichi. Ça me rend dingue. Je ne veux pourtant pas être comme ces amants volatils, un orifice buccal qui offre le soulagement d’une éjaculation. Tant pis pour les circonstances qui n’appellent pas au sexe, j’ai besoin de poursuivre, Nils m’offre l’oubli et ça n’a pas de prix.
— Approche, que je t’admire.
Je lèche la hampe de sa verge lentement, en suivant une ligne ascendante qui va des bourses jusqu’au gland. Je décide d’être à ce que je fais, juste dans cet instant, avec lui. Que tout ce qui a trait au sadomasochisme et aux horreurs d’hier soir disparaissent. Seul compte ce sexe magnifique qui se dresse devant moi. D’ailleurs il tressaille et une goutte transparente perle à son urètre. Je recueille le liquide du bout de mon doigt et le goûte. Est-ce parce que j’aime l’homme ? Le goût est délicieux.

Je ne peux plus attendre. Je veux qu’il me pénètre. Je veux Nils en moi pour oublier le reste.

J’ouvre la bouche.

Il s’avance et s’enfonce.

Je prends tout et appuie sur ses fesses pour qu’il vienne davantage. C’est comme une danse. Il balance ses hanches pour entrer et sortir. Quand il appuie au fond de ma gorge je lève les yeux vers lui : il semble extatique. Alors je prends sa main et la pose sur mon sein sans cesser de le sucer. Il serre entre ses doigts le globe lourd et ralentit le mouvement dans ma bouche. Je veux qu’il gicle. Je veux voir son plaisir ! Alors je l’enfonce jusqu’à ouvrir ma gorge, ignorant le hoquet mécanique qui secoue mes épaules. Il se retire doucement, referme son pantalon et se penche vers moi.
— Pas maintenant…

— Quand ?

— Nous avons la vie entière.
Il revient près de moi et m’enlace. Je me cale entre ses bras et nous ne parlons plus. Il caresse mes cheveux et je parcours sa peau. Je crois que j’oublie tout jusqu’à ce que la voix d’Alix résonne dans la pièce.
— Vous êtes beaux, tous les deux.
Nils semble surpris et j’éclate de rire. Alix porte une chemise ouverte sous laquelle elle est nue. Je remarque tout de suite que la médaille ne pend plus à son sexe.
— Toi aussi tu es belle.

— Je peux venir avec vous ?
Je consulte Nils du regard. Il sourit et ouvre les bras.

Elle vient se lover contre moi comme à son habitude. Nous nous embrassons longuement et il caresse nos épaules. Elle câline mon sein et prend la main de Nils qu’elle pose sur le sien. Visiblement elle recherche l’oubli, elle aussi. Il bande. Je crois que nous sommes fous. Je le veux. Je libère sa queue et la reprend en bouche, rejointe par mon amie. C’est si doux ! Nous mélangeons nos lèvres et nos langues sur la verge érigée. Une réconciliation avec le sexe mâle. Nous l’enfonçons en bouche chacune à notre tour, nous embrassons encore et suçons à nouveau. Cette fois Nils ne m’échappera pas et j’accompagne ma fellation de caresses sur ses couilles. Alix se glisse derrière moi et baisse ma culotte. Elle écarte mes fesses et me lèche l’anus ! La bouche pleine du sexe de Nils, je grogne de plaisir. Il se retire, veut-il entendre mes cris ?

Le voyant approcher et comprenant avant moi, Alix crache sur mon anus qu’elle vient de préparer et il se présente, me tenant par les hanches. Je m’ouvre sur sa queue en pensant « je les aime ». Il s’enfonce. Je cherche Alix du regard et elle vient devant moi. Elle m’embrasse. Elle et moi, nous savons. Nous rejouons la scène et ça se finira bien. Nils m’encule comme Roman hier soir. Mais sa manière de faire est à l’opposé. Il me laisse l’accueillir progressivement jusqu’à ce que je réclame davantage de force. Je tends une main vers lui et cherche Alix de l’autre. Puis, quand nous sommes tous trois liés comme une ronde, il accélère le rythme. Alix nous encourage de mots crus et aimants. Je suis au Paradis, voilà ce que je veux ! Quand Nils se raidit, aux prémices de l’orgasme, j’enfonce mon visage entre les cuisses de la femme que j’aime pour étouffer mes cris sur sa chatte adorée. Il se retire à temps et gicle sur mon cul.

Nils et moi nous écroulons de part et d’autre d’Alix, à bout de souffle. Je les regarde, ils sourient. L’une, tendrement et l’autre béatement. Mes amours ! Mes amours fous !

Je recueille le sperme qui coule sur mes fesses et le goûte. J’en prends encore et le porte à la bouche de mes amants qui lèchent mon doigt tendu.

Le retour à la réalité est brutal : le téléphone de Alix sonne. C’est la gendarmerie. Il faut passer les voir.
— Tu veux qu’on vienne avec toi ?
— Non merci, ça ira. Je me sens bien.

— N’hésite pas à appeler, on est là.

— Promis. Restez tous les deux. Je penserai à vous et ça me donnera des forces.
Elle s’habille et part après nous avoir embrassés sur les lèvres.

[ Photo : https://www.lesinrocks.com/2014/11/09/web/actualite/plan-trois-desormais-il-y-application-ca/ ]

Quelques questions à Christophe Siébert

Christophe Siébert est un auteur qui excelle dans les domaines de l’horreur, la pornographie ou la violence…
Il a fondé le collectif konsstrukt, qui réunit des écrivains, des plasticiens et des musiciens.
Son premier roman, J’ai peur, publié aux éditions de la Musardine est rapidement reconnu.
Il crée, en 2008, le fanzine L’Angoisse dans lequel il publiera une centaine d’auteurs. Onze numéros paraissent, d’abord dans une version numérique puis papier.
Entre 2009 et 2011 il publie aux éditions de la Musardine six romans pornographiques. Il dit souvent qu’Esparbec a été un maître pour lui.
Il a écrit – entre autres – Nuit noire et Paranoïa respectivement en 2011 et 2016. Les deux sont réédités en 2019 aux éditions Diable vauvert, réunis sous le titre Métaphysique de la Viande.

COUV SIÉBERT Métaphysique de la viande PL1-4

Christophe est animateur du site Meshistoiresporno appartenant à la Musardine. J’y ai publié quelques textes, c’est comme ça que nous nous sommes connus. Au printemps 2018, il a créé la collection Les Nouveaux interdits pour Media 1000, et j’ai la joie de faire partie de l’aventure !
Je suis de nature curieuse, et j’ai voulu découvrir l’univers littéraire de mon éditeur. Rien ne me destinait à ouvrir un jour Métaphysique de la viande, car j’ai l’horreur en horreur, j’aime pas les méchants, la puanteur me révulse et le porno ne m’excite que si tous les partenaires sont en vie.
But I did.
Et wow.
La claque littéraire de ma décennie de lecture.
A mes yeux, Nuit noire est un texte majeur.
J’en ai été très impressionnée, et comme je ne me sens pas capable d’en parler au bon niveau, j’ai choisi la solution la plus simple : j’ai demandé à Christophe de répondre à quelques questions pour nous aider à comprendre son processus de création, ses personnages, son rapport aux insectes et autres…
Merci infiniment à lui d’avoir pris le temps de me répondre alors qu’il est en pleine effervescence pour la sortie de son nouveau grand projet : un cycle romanesque de science-fiction noire dont le premier opus sortira le 14 mars 2020, c’est à dire demain.
Pour en savoir plus, allez visiter le site, vous ne serez pas déçus : Chroniques de Mertvecgorod 

 

COUV Images de la fin du monde PL1-4

 

Camille – Mais bon sang, Christophe, pourquoi écris-tu des horreurs pareilles ?!
(Nan, je déconne.)

Christophe – Haha ! Mais on peut aussi répondre sans déconner : j’écris des horreurs pareilles parce qu’il me semble que dans la société dans laquelle je vis c’est la meilleure – et la seule – chose à faire pour un auteur. Globalement, et même si le climat prérévolutionnaire dans lequel nous vivons ces temps-ci modifie un peu cette réalité, la plupart des gens ne vont au contact ni de la mort, ni de la violence, ni de la grande misère, ni du sang, ni de la folie. La plupart des gens se tiennent le plus éloignés possible des ténèbres et de l’enfer – et c’est très bien comme ça. Néanmoins beaucoup d’humains y vivent du matin au soir, dans les ténèbres ou en enfer, et il faut bien que quelqu’un parle d’eux. D’autre part ce sont dans les expériences extrêmes, celles qui t’emportent au bord du monde et dans des régions de toi-même que tu ne visites guère, que tu peux comprendre quelque chose aussi bien à la réalité qu’à toi-même. C’est pour ces deux raisons que j’écris les horreurs que j’écris.
Et c’est pas près de s’arranger avec le prochain, Images de la fin du monde (qui sort en mars au Diable vauvert) même si j’ai tenté d’enrober mes récits, toujours aussi sombres et violents, d’une forme plus humaniste et plus séduisante, ou disons plus contrastée.

Ça correspond à un calcul stratégique de ma part : Selby Jr. – lui et cinquante autres – est plus lu et mieux considéré que moi alors que ce qu’il raconte est dix fois pire, comment ça se fait ? Eh bien, sa langue est suffisamment puissante pour embarquer le lecteur dans son cauchemar sans le laisser sur le bord de la route, et c’est vers ça que je m’efforce de tendre. Mais ça correspond aussi à une évolution de mon rapport au monde. Je suis moins nihiliste – ou, plus exactement, moins fasciné par le nihilisme et j’éprouve le désir d’aller vers plus de complexité.

Camille – En quatrième de couverture, il est écrit en capitales : « pour public averti ». Si tu devais l’avertir toi-même, le public, tu lui dirais quoi ?

Christophe – Pas grand-chose. Cet avertissement est une nécessité légale. Mais pour ma part j’ai lu L’Exorciste quand j’étais en cinquième, découvert mes premiers films gore à peu près à la même période, c’est aussi le moment où j’ai mis la main sur les magazines de cul que planquaient mes parents dans leur chambre, j’avais douze-treize ans et je crois que pour moi c’était le bon moment de rencontrer tous ces trucs.
Et je suis persuadé par ailleurs que le fameux « pour public averti », ce sont les bouquins nullissimes du style Alexandre Jardin, qui te présentent une réalité fausse écrite dans une langue ni faite ni à faire, qui devraient en bénéficier. Qu’est-ce qui est le plus dangereux pour la jeunesse ? Des œuvres médiocres, connes et tièdes, ou des trucs qui vont secouer le lecteur dans tous les sens et lui montrer à quoi ça ressemble sous le tapis que les parents, les profs, les politiques et les débiles de la télé s’évertuent à ne surtout pas soulever ? Moi, je suis désolé, mais Jean d’Ormesson ou Yann Moix me foutent bien plus la trouille qu’Anteros.
La littérature feel-good, les conneries usinées industriellement et les biographies de stars me semblent à moi fort dommageables pour le cerveau – et l’âme, soyons grandiloquent – et ce sont les textes de Sébastien Gayraud, Luna Beretta, Clément Milian, Marlène Tissot, Irvine Welsh, John King et cent autres (dont Siébert, j’espère) qui en constituent l’antidote.

Camille – Qui est Anteros ? Existe-t-il en dehors de Nuit noire (au moins dans l’esprit de certains) ?

Christophe – Hahaha ! J’espère pas ! Quand j’ai conçu Anteros, j’avais besoin de créer une mythologie qui soit à la fois assez excitante pour tenir le lecteur en haleine et frapper son imagination, et assez conne et basique pour qu’il paraisse vraisemblable (si on retient la thèse qu’Anteros n’existe pas en-dehors de l’esprit perturbé du narrateur) que le héros de Nuit noire, con et fruste, ait pu l’inventer. Je suis donc parti de l’Arbre de Vie de la kabbale que j’ai simplement inversé de façon systématique. J’ai tout de même triché un peu en livrant assez de détails pour que puisse tenir l’ambiguïté fondamentale du livre : est-ce que c’est vrai ou pas ? (Au sens de : est-ce que nous lisons un roman fantastique ou un roman noir rationnel ?)
Il en résulte un truc qui doit un peu à Lovecraft, un peu à Barker et qui moi me rappelle surtout ma folle jeunesse, quand je faisais du jeu de rôle et maîtrisais des trucs tels que Kult.

Camille – Les insectes occupent une grande place dans Métaphysique de la viande. C’est visionnaire ? (Oui, j’avais besoin de poser cette question. Depuis Nuit Noire j’ai peur des punaises.)

Christophe – C’est surtout dans Paranoïa, le deuxième roman du recueil, qu’ils sont omniprésents. Leur apparition est fortement rythmée tout au long du roman, avec une accélération vers la fin, même si ce rythme que j’avais défini dès le début de ce projet est perturbé par le fait que le texte a été réduit, remonté, corrigé, etc. Ce qui fait que maintenant leur présence est tout aussi envahissante mais un peu plus chaotique – et, d’ailleurs, peu de lecteurs l’ont capté, mais les noms des personnages principaux de Paranoïa sont des noms d’insecte. C’est pas forcément très lisible (certains sont en anglais, d’autres en allemand, d’autres sont un peu malaxés au niveau de l’orthographe) mais c’est une blague qui m’amusait parce qu’elle constituait un hommage discret à Manchette, dont le travail sur le patronyme de ses personnages (qui, dans son cas, font souvent référence à des animaux et possèdent une fonction symbolique forte) m’a beaucoup influencé.
Quant à la raison qui m’a poussé à foutre des insectes partout, elle est bien entendu – comme tous les délires formels que je m’impose dans mes livres – justifiée par la narration. Je ne vais pas en donner l’explication ici pour ne pas spoiler les lecteurs, mais le texte fournit un certain nombres d’indices à ce sujet.

Camille – Métaphysique de la viande a obtenu le prix Sade 2019. Félicitations ! Quelle est ta plus grande fierté d’écrivain ?

Christophe – Ah, question difficile ! Je suis fier de moi quand je viens à bout d’une phrase ou d’un bouquin, parce que c’est jamais gagné, mais j’imagine que tu attends une réponse un peu plus générale. Disons que je suis assez fier de moi d’être écrivain selon la définition qu’en donne Stephen King : un type qui paie son loyer grâce aux phrases qu’il écrit.

Camille – As-tu de l’espoir en l’humanité ?

Christophe – Oh, non, ni espoir ni désespoir. L’humanité est une grande fille et va réussir à s’en sortir (ou à crever) sans mon aide.
L’humanité, je suis là pour l’observer et en tirer des trucs à raconter. Et à titre personnel je suis heureux de vivre dans ce présent-ci : je veux dire, les civilisations ont une durée de vie d’à peu près quinze à vingt siècles et pour un type dont le métier consiste à se poster devant sa fenêtre et observer ce qui se passe en bas, assister à la fin d’un monde est plutôt inespéré, non ?

Camille – Ma mère ne veut pas que je te fréquente et tu es mon boss aux Nouveaux Interdits. Que puis-je lui dire à Maman pour la rassurer ?

Donne-lui mon 06 et dis-lui que je suis un très bon cuisinier et un très bon confectionneur de cocktails. Elle vient quand elle veut.

Camille – (Rire) Merci, Christophe !

Christophe SIEBERT

Sortie en Montagne (conte métaphorique)

L’Amoureux et moi, nous adorions les Sorties en Montagne. Ses paysages si différents de notre quotidien citadin nous impressionnaient. Tout y était à la fois plus épuré et plus fort. Le temps y était changeant, on passait d’un soleil tiède à l’orage en un instant, les températures jouaient avec nos corps, on s’y brûlait la peau et l’on y tremblait de froid. En Sortie Montagne, le plaisir d’atteindre un sommet n’est pas donné : il faut le gagner, il faut avoir mal aux jambes d’avoir trop marché, parfois griffer sa peau sur une ronce ou se cogner contre un tronc couché. Le coeur s’emballe dans les côtes, le repos ne s’accorde pas à l’instant de la lassitude : nous savions où nous voulions aller, et à moins d’un incident sérieux, nous irions.

Et quand enfin nous arrivions au lac paisible que nous voulions admirer, ou au sommet que nous cherchions à atteindre… nous reprenions nos souffles, un peu ivres d’altitude parfois, et la paix s’installait, avec un sentiment de bonheur fou.

Nous n’avons pas été raisonnables. Nous avons fini par vouloir cumuler les sommets, toujours plus haut, toujours plus fort ! Nous avons peu à peu négligé les moments de plénitude calme devant les paysages hors du commun que nous venions d’atteindre, et sans reprendre notre souffle ni profiter de la sérénité du repos après le voyage, nous repartions, toujours plus haut, toujours plus fort.

Un jour, l’Amoureux a voulu me faire plaisir : « Ma chérie, tu te souviens du Mont Grand Blanc, que nous avons gravi il y a quelques mois avec ce guide audacieux ? Il va nous accompagner vers un nouveau sommet, 900m de dénivelé rocheux ! Tu verras, tu vas adorer. »

Le jour choisi, j’ai chaussé mes chaussures de trail les plus solides, et j’ai suivi mon homme avec ce guide avec enthousiasme. Le départ de la randonnée m’interloqua : c’était comme dans un canyon, il fallait sauter dans un petit ravin. L’endroit m’inquiètait, d’autant que je croyais qu’une fois ce saut effectué, il n’y aurait pas de retour en arrière possible : il faudrait faire la marche jusqu’au bout. Le guide annonça qu’il avait appris que j’étais très à l’aise en canyonning, surtout pour les sauts. Ce n’était pas vraiment exact, mais ma fierté m’empêcha de le contredire, et à vrai dire, j’étais absorbée par ce chemin, assez différent des sentiers que nous parcourions jusque là.

L’Amoureux me souriait avec fierté, et dans ses yeux, je devinais qu’il ne doutait pas une seconde que je brillerais dans cette épreuve. J’eus soudain peur, mais me raisonnai : ils devaient avoir raison, un paysage exceptionnel devait nous attendre là-haut, je n’allais pas tout gâcher à cause d’une crainte sûrement infondée.

Je sautais, et les suivis. Le chemin était escarpé et chaotique. Des rochers roulaient sous mes pieds et me blessaient. J’avais mal, je n’avais plus envie de poursuivre, mais quand les deux hommes se retournèrent, je leur souris bravement et leur fis signe que tout allait bien.

Il fallait maintenant escalader une paroi. Ce n’était pas prévu, je n’étais pas prête, je n’étais pas équipée pour cela. Ils estimèrent que j’étais douée, et annoncèrent qu’ils prendraient beaucoup de plaisir à me voir escalader la paroi à mains nues. D’ailleurs mon chéri prenait des photos, il ne cessait de prendre des photos tant il était fier de moi.

Je demandai à être assurée par une corde. Aucun ne voulut m’assurer depuis le sol, puisque l’un prenait des photos, et l’autre, des notes. Je pliai la corde et m’assurais seule. Je m’y brûlais les mains, me cognant sur la paroi, m’y griffant. C’était difficile, je peinais, j’avais trop mal, je voulais que ça s’arrête. Mais pour que ça s’arrête, il fallait arriver en haut. Je pensais qu’il n’y avait pas d’autre issue. Et à aucun moment je ne montrais ma souffrance, sur toutes les photos, je souriais.

Nous fîmes une pause et je souriais toujours, le corps meurtris, le coeur fermé. J’aurais voulu que mon homme me prenne dans ses bras, mais il ne voyait pas ma souffrance. Il était heureux de l’exploit que nous étions en train d’accomplir. Je m’avançais vers lui espérant du réconfort, et il m’octroya une grande tape dans le dos « Ma chérie ! Je suis fier de toi ! Tu es une championne ! Poursuivons. »

Cette fois je partis devant pour cacher mes larmes. Mon énergie était décuplée par la colère qui se dirigeait contre moi, puisque j’étais assez sotte pour ne pas dire que j’avais mal, que j’avais peur, et que je ne voulais plus faire ce voyage.

J’avais tant de force désespérée que je les distançais et les perdis. Mais je poursuivis avec rage, je marchais, je grimpais, j’enjambais, me cognais, me griffais et escaladais.

Et soudain je n’entendis plus leurs voix. Je me retournais, personne. Personne à perte de vue.

J’étais seule.

Je restais un moment interdite, mais finalement soulagée. Maintenant je n’avais plus besoin de faire semblant, par excès de fierté.

Je m’assis sur une pierre plate au pied d’un sapin, et j’entourais mes genoux de mes bras. Le menton posé sur mes mains, je ne bougeais plus. J’avais les yeux ouverts mais ne voyais rien, la montagne devait vivre de mille bruits mais je n’entendais rien. Le soir tomba, il devait faire froid, mais je ne sentais rien.
Les secouristes m’ont dit que j’étais restée là toute la nuit. Ils m’ont retrouvée au lever du jour, froide, couverte de bleus et par endroit égratignée. Ils étaient très en colère contre le guide en qui nous avions toute confiance : cet homme n’était pas, en réalité, fiable. Il répondait aux désirs des clients sans se préoccuper de leur sécurité. Les clients croyaient, grâce à sa présence, pouvoir réaliser un fantasme un peu fou en toute quiétude, et ne voyaient pas le danger, puisqu’il leur assurait la sûreté. Or ce sommet, personne n’y allait jamais sans un équipement de sécurité que nous n’avions pas.

J’ai quitté mon Amoureux. Il m’avait mise en danger. C’est lui qui aurait dû interrompre la randonnée et ordonner de rebrousser chemin.

Mais pourtant, quand j’y repense… je lui souriais ! A aucun moment, je ne lui ai dit que j’avais peur, ni montré de faiblesse.
Si j’avais parlé, je ne me serais pas perdue.

⌊ Photo – Nobuyoshi Araki ⌋