Rompez ! (Auteurs invités)

J’étais revenue. J’étais revenue car je n’avais nulle part où aller. Je suppose que c’est ce que font tous les enfants perdus. Ils reviennent toujours là où c’est le moins douloureux. Tu n’avais rien dit. Simplement étreinte. Tes yeux marquaient une légère surprise, c’était de sentir que j’avais maigri, encore, sans pourtant perdre la rondeur de mes seins et la courbe de mes fesses. “Comment perds-tu du poids sans rien perdre de ta silhouette”? Je riais, autrefois. Je ne savais pas. Et puis, j’avais compris. Je devenais plus légère à l’intérieur. Je me creusait, en gardant la façade à rue. On aurait dû m’appeler Bruxelles.

Tu ne savais plus trop comment m’aborder, rire nous était devenu inatteignable, parler n’avait jamais été possible. Alors, tu m’avais massée et puis, on avait fait l’amour. J’avais joui, comme toujours avec toi, comme jamais personne d’autre n’avait pu me faire jouir avant toi. J’étais devenue immense, et puis j’avais éclaté, à n’être qu’un immense trou noir au milieu de la voix lactée. J’étais venue pour ça. Nous le savions tous les deux. Je m’étais endormie sur ton épaule, dans son creux, ma main sur les quelques poils de ton torse. Autrefois, j’y voyais un aigle, et j’espérais qu’il t’aiderait à t’envoler, à quitter cette vie triste, morne, cadenassée, mais tu n’avais jamais rien compris à ce que je racontais. Je voulais qu’on brûle tout et qu’on reparte de zéro. Tu t’accrochais à ton titre et à tes faux amis.

Au matin, tu t’étais réveillé en premier, comme toujours. Je t’appelais le Lapin d’Alice, hop hop hop, il faut y aller, vite, vite, vite, le monde n’attend pas. J’avais paressé dans le lit, écoutant les bruits familiers: la radio que tu branchais sur la Première, le perco qui crachait son café, le grille pain qui toastait. J’étais en mode ennui intégral. J’avais fureté. J’étais descendue. Tu ne me voyais déjà plus, occupé avec le combat à la mode de la semaine. J’avais fureté. J’avais trouvé le cahier. J’ai éteint la radio et mis Spotify. “My life is going on” a empli la cuisine. J’ai monté le son autant que possible. Tu es sorti dans le jardin. J’ai ouvert la porte.

Je savais que tu ne comprenais pas un mot. Ton anglais était rudimentaire, tu avais toujours préféré l’espagnol pour draguer les filles. Neruda dans le texte… ça en jetait… Aujourd’hui, ce qui était beau, c’était ça. Savoir qu’on t’expliquait que j’allais partir pour me sauver. J’avais fureté. Lu ce que tu n’avais jamais avoué mais que j’avais toujours pressenti. Je me suis mise à danser lascivement. Tu as lâché ton téléphone. Complètement largué. Je t’ai poussé dans l’herbe, et je me suis installée à califourchon sur toi. J’oscillais, tu fermais les yeux. Tu m’as demandé: “Tu sens mon désir pour toi”? “I dont care at all” t’a-t-il été répondu. Et comme tu ne comprenais rien à l’anglais, j’ai précisé : “Qu’en pense Audrey”?

Fanny Charpentier

*****

Waoh, oh, ohoh
Hey, yeh, yeh, yeh, yeh,yeh, yehiii


C’est ce truc débile que j’entends quand j’arrive devant la porte de son appart. Je frappe, prête à lui faire remarquer qu’il retombe en enfance : on n’a pas idée d’écouter Louane, le volume à fond quand on a trente ans. Si ?
—- Ah, c’est toi ? balance-t-il en m’ouvrant.
Pourquoi a-t-il le regard fuyant et le teeshirt à l’envers ? Pas que le dos sur le devant. Les coutures à l’extérieur aussi. Ses yeux sont hagards comme s’il venait de fumer un joint ou de s’enfiler quelques bières.


Quand je m’approche de lui, histoire de remettre un peu d’ordre dans sa tignasse en bataille, je ne peux m’empêcher de remarquer que ce que je sens, ce n’est pas son odeur à lui. Outre son after-shave, un mélange parfum vanille et sueur d’une autre.
— Mais, je lâche sans le regarder, t’es pas seul ?
Il a toujours les yeux baissés.
C’est là que je commence vraiment à comprendre: il ne s’attendait pas à me voir parce qu’il était en bonne compagnie. .. AU LIT…


J’espère que tu vas souffrir
Et que tu vas mal dormir
Pendant ce temps j’vais écrire
Pour demain l’avenir


Celui qui est tout pour moi depuis presque trois ans ne m’aurait tout de même pas fait ce coup de pute. Cette chanson qui tonitrue, c’est un fait exprès ?
Je me sens bouillir. Je suis sûre que mes joues sont écarlates. Mes yeux jettent des éclairs.
Je l’attrape par les épaules et le toisant
— T’es même pas capable de me dire les choses clairement…
Je suffoque.
— ça dure depuis longtemps, tes parties de jambes en l’air avec une autre que moi ?
C’est seulement là qu’il a l’air d’émerger.

Douche froide. Une meuf un peu boulotte franchit la porte de sa chambre, notre chambre, et lui dit d’un air enjôleur : tu reviens, mon bébé ?
— Je te rejoins dès que j’ai viré Coline…


Je n’veux plus savoir
On s’est éloignés
Tu ne vas plus m’avoir
Et tout est terminé


Après une œillade, elle se retourne. J’ai le temps de voir ses grosses fesses déborder d’un mini-string. Heureusement qu’elle porte un teeshirt XXL de la boutique d’Hard Rock Cafe, celui que j’avais rapporté à mon chéri de Nice. Cette pensée me traverse l’esprit : ce gars, celui pour qui je fais des régimes drastiques depuis toujours, pour qui je m’affiche en jeans ultra slim ou en jupe mini-mini simplement pour qu’on se retourne sur moi dans la rue en se disant « quelle chance il a, ce type, d’avoir une fille aussi canon au bras, sous-entendu au lit », ce type, il m’a remplacée par une truie.
Ben, tout compte fait, ils vont bien ensemble : un porc, une truie… A quand les porcelets ?
Je morfle, c’est sûr.


Je tourne les talons. La porte claque derrière moi. J’entends, comme si cela venait de très loin « Bon débarras : elle était vraiment trop bêcheuse, celle-là ».
Je descends les escaliers en retenant mes larmes. Une volée : je résiste. Une autre : ma gorge est serrée par les sanglots qui y sont coincés. Une dernière : je laisse mes larmes couler sur mes joues.


Partie loin derrière
Sans trop de raisons

J’ai le cœur en charpie…

For Ever Blue

*****

Play it again, Sam

Nous, agent officier de police judiciaire Z., procédons à l’audition de Madame …, qui nous déclare :

Il n’y avait rien selon Télérama qui soit digne d’être regardé hier soir. Samuel m’a proposé de mettre un DVD. J’ai dit “d’accord” et l’ai laissé choisir. Parce que la dernière fois c’est moi qui avait choisi. Il a pris Casablanca dans l’étagère. Sans hésiter. J’ai trouvé ça curieux. Comme si c’était prémédité.

Il sait pourtant que je déteste ses vieux films en noir et blanc. Moi je ne m’habille que de couleurs vives. En plus il l’a mis en VO. Il sait que je ne supporte pas ça. J’étais déjà nulle en anglais au collège. Et lui je l’ai toujours soupçonné de faire semblant de comprendre quand Humphrey Bogart parle.

Au moment de la scène centrale du film, “Play it again, Sam… play As time goes by”, je l’ai regardée. Elle est si belle Ingrid Bergman. Le regard. Le sourire. La prise de vue en légère contreplongée. Et la lumière. Cette scène est sublime. C’est bien le seul moment que j’aime dans ce film. Pas la chanson, elle est tellement gnangnante. A kiss is just a kiss… bullshit!

Samuel respirait fort. Comme oppressé. Depuis qu’il a arrêté de fumer ça lui arrive souvent.

Je lui demande si ça va. D’abord il ne répond pas. Il me fait comprendre d’un signe de me taire. Mais il respire de plus en plus fort.

N’insiste pas, me dit-il.

À la fin du film il est livide. “Je vais appeler le 15”, je lui ai dit. J’ai pris mon téléphone mais il m’a bousculée. Il a fait tomber mon iPhone.

“Arrête, appelle plutôt un avocat. Je te quitte.”

Mais pourquoi ?

“Tu n’aimes pas Casablanca il te faut quoi d’autre comme raison de te quitter ?”

Mais c’est absurde voyons ! Et les enfants ?

“Ils aiment encore moins que toi mes vieux DVD.”

Alors il s’est levé et m’a juste dit c’est fini et encore n’insiste pas. Et il est monté se coucher dans la chambre d’amis.

Nous demandons à Madame … pour quel motif elle porte plainte :

Délit de fuite. Abandon de personnes vulnérables. Actes de torture. Préjudice moral.

Demandons à Madame … de quels actes de torture elle parle :

Casablanca en VO.

Nous demandons à Madame … comment elle explique la mort de son mari que le médecin légiste a datée de la même heure que la fin du DVD d’après la reconstitution faite de la soirée :

Il ne pouvait pas vivre sans moi. C’est la preuve.

Nous indiquons à Madame … qu’il n’est pas possible de déposer plainte contre une personne défunte :

C’est bien dommage.

Nous soumettons à Madame … le rapport toxicologique de son défunt mari :

Non je ne m’explique pas la présence de cyanure. Mais je peux comprendre qu’il ait voulu en finir à force de regarder ces vieux tromblons insupportables en VO.

Nous demandons à Madame … comment elle explique les traces de cyanure trouvées dans le tiroir de sa table de nuit :

Ah mais il a voulu me tuer en plus de me quitter ? Vous voyez bien que j’étais en situation de légitime défense, monsieur l’agent.

Samuel R.

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