L’accident

Une lueur de phares éclaira la maison. Madeleine et Alexandre échangèrent un regard inquiet. Personne ne venait la nuit au petit mas : cette visite nocturne était de mauvaise augure. Une voiture se gara dans la cour. Comme si elle s’enfuyait, la propriétaire des lieux grimpa l’escalier jusqu’à la chambre pour se vêtir davantage pendant que son ami ouvrait la porte.
Elle sentit son sang se glacer lorsqu’elle entendit une voix inconnue demander avec assurance :
– Madame Galthi est là ?

Elle enfila une robe et descendit pieds nus. Son coeur s’arrêta devant la scène. Dans l’entrée, sa meilleure amie était là, dans les bras d’Alexandre. Près d’eux, un gendarme patientait.

Le mari d’Anouk avait eu un accident. La voiture venait d’être découverte au port. Il fallait que l’épouse se rende sur les lieux et elle souhaitait que Madeleine l’accompagne. Acceptait-elle ?
– Bien sûr. Mon ami peut-il venir ?
– Oui, hâtez-vous. Prenez votre véhicule et suivez-nous.
– Anouk monte avec nous.

Quelques instant plus tard, Alexandre conduisait derrière le gyrophare. A l’arrière, les femmes enlacées chuchotaient.
– Que s’est-il passé ?
– Je ne sais pas ! Il m’avait envoyée à l’épicerie !
– Pour faire des courses ou pour être baisée ?
– Devine…
– Le salaud.
– C’est l’épicier qui a vu les gendarmes devant chez moi. Nous avons prétendu que j’avais une panne de gaz et qu’il s’apprêtait à me livrer une bouteille.
– D’accord. Et ton mari, il était parti où ?
– Je ne sais pas ! Quand il m’envoie chez quelqu’un je n’ai pas le droit de le contacter. C’est lui qui appelle les gens pour leur dire de me renvoyer à la maison.

Ils arrivèrent au port. La voiture était encastrée dans un rocher, au début de la jetée. Tout l’avant du véhicule semblait avoir disparu. Des lumières tournoyaient, SAMU et pompiers s’affairaient sous les regards d’effroi de quelques habitants. Un gendarme s’avança vers Anouk.

– Madame, les jambes de votre mari sont retenues dans le moteur. Sa tête a heurté le volant, il n’était pas attaché. Il roulait vite, le choc a été violent.
– Il met toujours sa ceinture.
– Je suis désolé, madame. Les secours ont fait le maximum.
– Mais. Il est…
– Nous pensons qu’il est décédé sur le coup.

Anouk encaissa. Elle serra les dents, son visage entier se contracta. Madeleine lui prit le bras et la sentit raidie.
– Il y a autre chose, madame. Votre mari n’était pas seul. Nous avons identifié la passagère. C’était sa secrétaire.
– C’était ?
– Elle n’a pas survécu non plus.

La jeune veuve releva le menton. Ses yeux semblaient plus gris que jamais. Elle inspira profondément et dit d’une voix blanche :

– Je dois aller voir, je suppose ?
– Il faut reconnaître le corps de votre mari. Vous pouvez le faire après la désincarcération si vous préférez mais pour les besoins de l’enquête il est souhaitable de le faire maintenant.
– J’y vais.
– Attendez, une dernière chose. La passagère avait sa tête au niveau du bas-ventre de votre mari au moment du choc et… elle s’y trouve encore.
– J’ai compris.

Madeleine ne pouvait plus bouger. Elle regardait Anouk, plus digne qu’une reine, marcher vers l’épave, les cadavres, les lumières aveuglantes et les odeurs atroces. Elle la vit se pencher vers l’intérieur du véhicule, observer le spectacle macabre pendant quelques secondes, se redresser et répondre aux questions policières en hochant la tête. Puis aux mêmes pas réguliers, comme flottant sur le sol, elle revint vers ses amis et leur dit simplement :

– On peut partir.

 

Ils passèrent le reste de la nuit tous les trois au petit mas. Anouk ne pleurait pas. Elle était droite et semblait sous le choc. Elle accepta du vin et fuma les cigarettes d’Alexandre. Elle listait les démarches à accomplir pour les obsèques et s’inquiétait de faire disparaître de chez elle toute trace de sadomasochisme. Elle répétait que les preuves de son esclavage devaient être effacées, comme si elle voulait préserver la mémoire de son mari des noirceurs domestiques.
Personne n’osa évoquer explicitement l’horrible circonstance de la mort des victimes tuées par l’accident en pleine fellation.

– Tu savais pour ton mari et sa secrétaire ?
– Je savais qu’elle le voulait mais pas qu’il la voyait.
– Anouk… ça va aller ?
– Bizarrement, je crois que oui.
– Si je puis me permettre, répondit Madeleine, ce n’est pas si bizarre. Il te torturait et te faisait violer. Qu’il aille au Diable.
– Je sais que tu penses ça… mais j’étais d’accord. Et je l’aimais.
– Fallait-il que tu l’aimes !
– Je n’aurais jamais pu mettre un terme à notre histoire. Mais j’étais fatiguée, Madeleine. Je vais te faire un aveu terrible : je suis soulagée qu’il soit mort. Il n’y avait pas d’autre issue pour moi.

2 réflexions au sujet de « L’accident »

    1. Camille Sorel Auteur de l’article

      C’est en partie ce que j’ai voulu raconter avec cette fiction. Évidemment rien n’est à prendre au pied de la lettre et surtout pas à rapprocher de ma vie. C’est l’histoire de personnages inventés.
      Je vous rejoins sur les dépendances même amoureuses. L’emprise est un poison terrible.

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