Patience de Gier, interview d’un artiste

Patience de la main
Questions à Gier d’après le livre de Henri Guerin

J’ai connu virtuellement Gier sur Twitter. J’aime ses dessins de nus, ses grands animaux colorés et ses arbres ventés. Nous avons échangé amicalement au sujet de l’art, de la liberté… et tout naturellement, l’idée a germé : et s’il me dessinait ?

Camille1Gier

Camille.
Dessin à la pierre noire sur papier.
508X355 mm.
2019

Il l’a fait, et je lui suis immensément reconnaissante de m’avoir offert le dessin terminé.

Camille2Gier

Camille 2.
Technique mixte sur papier. (Technique sèche)
508X355 mm.
2019.

 

J’ai eu envie de provoquer une rencontre imaginaire entre deux artistes qui ont frappé mon cœur cette année. Henri Guérin, peintre, Maître-verrier, poète, dessinateur… (1929-2009) à l’œuvre extraordinaire, dont je viens de lire Patience de la main, livre dans lequel il détaille son expérience du dessin et délivre à travers elle un message intemporel sur l’acte de créer.

Pour découvrir l’œuvre du Maître-verrier (et pas que), c’est ici : CLIC

Camille – Henri Guérin écrit : « La pensée du peintre ne peut s’arrêter à l’intention. En passant à l’acte, il se risque à la sanction du visible. »
Quand t’es-tu confronté à la sanction du visible pour la première fois ?

Gier – Que faut-il entendre par « sanction du visible » ? S’il faut comprendre par là que durant le passage du tableau pensé, de l’image mentale au tableau peint, l’image réelle que je vois sur le papier (je ne peins quasiment que sur papier) il y a une rupture, une déperdition, c’est-à-dire le risque que ce que je mets sur le papier ne corresponde pas à ce que j’ai dans la tête, je vais répondre que ça ne m’est jamais arrivé. Ou que ça m’arrive tout le temps ! Mais ce n’est pas une sanction.
Je travaille en effet en me laissant porter par ce que dit le tableau, ce que disent les traits, les couleurs, les volumes et les matières. J’ai bien quelques idées au départ mais elles changent si souvent au grès du travail que le visible me sanctionne en permanence et depuis toujours. Mais on peut aussi considérer que, me laissant porter par l’énergie du moment, il n’y a pas de sanction ; Sauf quand ma technique ne me permet pas de réaliser ce que me dicte cette énergie ! Bon, là j’avoue que je suis très frustré et que ça m’énerve beaucoup. Mais c’est le sentiment d’incapacité qui me gêne. Pas le fait que l’image prévue n’est pas l’image réalisée.
Mais pour répondre clairement à ta question, dans la mesure où il y a peu d’intention, il y a fort peu de sanction. Puisque finalement, il n’y a quasiment pas d’image prévue.
Au moment où je peins, lorsque je constate que je suis éloigné des images mentales que je m’étais faite, je ne considère pas qu’il s’agisse d’une sanction, c’est la vérité du moment qui s’est exprimée. La seule qui compte à mes yeux.

Pinus Pinea. 37X46cm Crayons et fusain. Pencils and charcoal 2020

Camille – Henri Guérin écrit : « L’artiste est doué d’une intelligence intuitive ; celle-ci perd de son tranchant s’il ne l’aiguise constamment à la meule d’une pratique assidue. »
Est-ce que tu pratiques quotidiennement ? De quoi as-tu besoin pour peindre ou dessiner (silence, solitude, musique, ébriété… ?)

Gier – J’essaye de pratiquer quotidiennement. Comme je travaille, je n’ai pas toujours le loisir de peindre comme je veux. C’est pour cela que j’ai toujours deux ou trois tableaux en chantier. Cela me permet d’avoir toujours quelque chose à faire sur un tableau ou sur un autre. En particulier du dessin, car la mise en œuvre est simple, il n’y a pas besoin de nettoyer, de sorte que lorsque j’ai très peu de temps, je peux donner quelques coups de crayon (de pastel ou autre technique sèche) sur un dessin ou un tableau.
Je dis toujours qu’une journée où j’ai pu dessiner ou peindre est une journée qui n’est pas perdue !
J’ai besoin de solitude, de tranquillité. Je peins dans le silence. La musique, c’est celle du bruit du crayon sur le papier ! Je n’ai besoin ni d’alcool ni de substance marocaine ou afghane ! Je me méfie de la dépendance et mon imagination et ce vers quoi me poussent les formes et les couleurs suffisent à ma créativité et à mon plaisir de peindre.

Les fumeuses – 50X36 cm Dessin et texte sur papier. 2020

Camille – Henri Guérin écrit « Chaque art a ses règles, nécessairement plus précises pour les arts d’interprétation, si l’on veut faire revivre hors du temps de la création la partition de musique, le livret de théâtre. »
Comment as-tu appris l’art du dessin ? Dans un cours, auprès d’un artiste ou bien seul ?

Gier – Globalement j’ai appris seul. Il m’est arrivé, très rarement, de suivre un cours ou deux. Actuellement, je pratique en atelier de modèle vivant. Mais il n’y a pas de prof. Il m’arrive aussi de regarder des tutoriels sur Internet. Je regarde beaucoup les peintres, dessinateurs dans les salons, galerie… etc. et sur Internet.

Nu au crâne. 508X355 mm Crayon, fusain, pierre noire sur papier. 2019.

Camille – Henri Guérin écrit « Ces signes d’appel (…) frappent à votre cœur, et lui parlent. Ils vous murmurent, au milieu de mille propositions que vous négligez : « Je suis là, c’est moi, je suis fait pour toi, dessine-moi. »
Comment ressens-tu l’appel à dessiner un arbre, un rhinocéros ou le corps d’une femme ?

Gier – C’est une question difficile car je ne sais pas vraiment pourquoi telle ou telle chose appelle le crayon. Je sais qu’une femme est belle quand elle me donne envie de dessiner. Par exemple, vous, vous êtes belle !
J’aime les arbres tourmentés.
Les corps qui s’exposent sans fard, sans honte, sans provocation, le nu dans ce qu’il a de naturel, sensuel, suggestif ou érotique assumé, ou simplement élégant, délicat et raffiné (j’aime beaucoup les mouvements de mains par exemple), l’histoire que l’on peut imaginer à partir de la pose constituent le fond sur lequel je m’appuie pour peindre mes nus. Je trouve qu’il faut de l’audace et du courage pour poser nu, pour affronter le regard et s’affronter soi même sous le regard des autres. (Je l’ai fait) Cette simple idée me motive beaucoup.
Des grands animaux, je dirai que la puissance qu’ils dégagent appelle le dessin. La rapidité, le mouvement, la force tranquille. C’est ce qui m’attire.
Quand à l’abstraction à laquelle je m’initie dans la douleur (!), je suis très motivé par le défi que constitue pour moi qui aime tant le trait le fait de me lancer dans le non figuratif, ou du moins dans ce que je nomme abstraction réelle.
J’ajoute que le plaisir du dessin est exactement le même quelque soit le sujet sur lequel je travaille. Je n’ai ni plus ni moins de plaisir à travailler sur un arbre, un animal ou un nu.

Ceratotherium Simum. 65X50 cm Technique mixte sur papier. 2019.

Camille – Henri Guérin écrit : « Demeurez très attentifs à l’émotion des appels qui vous désignent votre parenté secrète. Sans elle, vous ne pouvez savoir qui vous êtes vraiment. C’est la lignée qui vous constitue. »
Au musée ou dans les livres, quelles œuvres t’attirent davantage que les autres ? Quelle est ta famille artistique ?

Ma famille artistique ? Non, mes familles artistiques !
Je trouve mon bonheur dans tous les styles de peinture. Du plus classique au plus contemporain, tout est susceptible de me plaire, de m’émouvoir, de me séduire. Je n’aime pas tout, mais dans tout, il y a quelque chose susceptible de m’attirer et de rentrer dans ma famille comme tu dis !
Les seules choses qui me laissent de marbre et n’ont aucune chance de m’attirer ou de rentrer dans ma parentèle sont les œuvres qui reposent exclusivement sur le concept, faites par des gens qui ne maîtrisent rien, aucune technique, ne savent ni peindre, ni dessiner, ni sculpter, ni façonner, ne savent « rien faire de leurs mains » (Comme l’a dit un très grand artiste contemporain français à mon fils… en parlant de lui !) mais sont rompus aux techniques de la communication, des mots pompeux, du verbiage inutile qui cachent derrière le verbe au mieux une nullité abyssale, au pire des escroqueries et une vanité sans borne.

Je me laisse volontiers porter par le trait. J’aime le trait, la belle courbe, la précision. Les ambiances aussi qui naissent des assemblages et des confrontations de couleurs et de matières, la puissance que peut dégager une œuvre sont autant d’éléments qui m’attirent et peuvent me retenir dans la contemplation. Les histoires et les mystères aussi, celles que raconte un tableau, ou celle que j’imagine à partir du tableau.

Portrait de la fille mystérieuse. 60X40 cm Technique mixte sur papier. 201?

Camille – « Le temps passé sur un dessin n’accroît pas forcément sa valeur. »
Quelle sont, parmi tes œuvres, celles qui ont le plus de valeur à tes yeux ?

Gier – Les nus pour lesquels ont posé des femmes que j’ai aimées.

Marie nue et ses ballerines rouges. 42X30 cm. Dessin sur papier. 2019. Modèle vivant.

Camille – « L’auteur et l’œuvre se détachent l’un de l’autre. Ils ne s’aiment plus. »
As-tu connu des crises dans ta relation à ton art ? Si oui, qu’ont-elles apporté ?

Gier – Oui, il y a eut une dizaine d’années, entre 30 / 40 ans durant laquelle j’ai très peu peins. C’est la rencontre avec une femme qui m’a redonné l’envie de dessiner, de créer. J’ai eu envie de la dessiner. Elle était particulièrement belle !

Baigneuse n°4. Une longue quête de soi 65X50 cm Technique mixte sur papier 2014

Camille – As-tu une règle qui guide ton art ?

Gier – Le plaisir ! Mais il y a une sorte de nécessité à peindre. Je ne sais pas laquelle. Il faut que je le fasse. Et parfois, c’est même douloureux, difficile et très fatiguant moralement. Je finis parfois très tard dans la nuit et dans un très grand état de fatigue. Parfois, l’acte de peindre est une sorte de combat dans lequel je ne prends pas de plaisir et où il peut même y avoir du déplaisir. Dans ce cas, je trouve de la satisfaction au résultat seul. J’ai un exemple précis. J’ai fais trois versions d’une pose proposée par une copine. Séléna (ces trois tableaux portent le nom de la modèle avec le n° d’ordre) La version dessinée au trait : pur moment de bonheur ! Mais le troisième, celui peint à l’acrylique et technique mixte, a été un vrai calvaire avant d’arriver à quelque chose qui me donne satisfaction. La règle du plaisir a bien été respectée dans les deux cas. Au moment de l’action avec le dessin, au moment du résultat avec la version peinte. Ou pour être exact, le plaisir a repris le dessus, quand j’ai eu la certitude que j’arriverai à un résultat satisfaisant. Donc, c’était plutôt sur la fin !
Le moment de la peinture ou du dessin, de l’action est stressant (la peur de rater ?), éprouvant. Mais il faut que je le fasse. Et après je suis tout content ! Sauf quand c’est raté. Ca peut me mettre en colère !

Défense de toucher. 50X38 cm Technique mixte sur papier.

Camille – Tu peux nous présenter trois de tes œuvres ? Leur titre, leur date, la technique employée et la raison de ton choix ?

Gier – Oui !

• Panthera Pardus 7. L’ombre de Fukushima. (La panthère sur fond rouge avec crâne).
o 60X80 cm.
o Technique mixte sur papier
o 2019.
o J’aime la pose, son mouvement, sa puissance, sa détermination, son élégance. Et l’alliance de matière crâne/ corps. Les couleurs qui évoquent la destruction et tout le mal que l’on fait à la planète. J’ai honte de l’état dans lequel je laisse la Terre à mes enfants (Car la faute est collective)

Panthera Pardus7

• Cuissardes. Tirée de la série Le sexe, c’est pas le pied, c’est les chaussures.
o 46X38 cm.
o Technique mixte sur papier
o 2012
o Je me suis régalé (On pourrait dire que j’ai pris mon pied !) à dessiner au crayon les bottes. Portées par une amie peintre qui n’a jamais posé que pour moi. Une femme peintre, un peu tourmentée. Très belle et très sensible. Dommage que je ne puisse pas indiquer son site.

Cuissardes8

• Selena 3 (Le nu à genoux de dos)
o 65X50 cm.
o Technique mixte sur papier
o 2019.
o J’aime le tombé nonchalant du bras sur la hanche, il dénote une sorte d’abandon qui me séduit. Elle est sûre d’elle dans cette pose vaguement érotique bien que son érotisme ne nous soit pas destiné. Refermée sur elle-même, tout en étant se dévoilant, elle reste dans son intériorité. C’est cette pose dont je parle plus haut et que j’ai dessiné trois fois.

Selena3

• Un jour on m’a fait du mal. (Le dessin)
o 510X355 mm.
o Dessins et texte sur papier
o 2019
o Texte : un jour on m’a fait du mal. Pour me reconstruire, il m’a fallut un procès. Ensuite, j’ai autorisé mon corps à prendre beaucoup de plaisir et à aller vers des situations extrêmes. Enfin, j’ai fait payer les hommes.
o Quand j’ai commencé ce dessin je ne savais pas que j’allais parler du viol. C’est par hasard, en cours de travail, que je suis tombé (sur Brut), sur l’interview d’une jeune femme qui parlait de son viol et de la manière dont elle s’en était sortie. Mais surtout, cela m’a renvoyé à deux conversations que j’avais eues avec deux amies qui avaient également été violées et qui m’avaient raconté des histoires relativement proches, bien que n’ayant pas eu recours à tout ce que le texte évoque, c’est une synthèse de ces trois confidences : L’importance du procès, l’hypersexualité, l’idée de faire payer les hommes (prostitution, ou se faire entretenir – quel mot horrible). Et, idée de reconstruction pour retrouver l’unité corps-esprit qui est matérialisée par la chaîne qui relie le bas du corps au haut.

UnjourMal2

Camille – Si la fée des artistes exauçait l’un de tes vœux, que lui demanderais-tu ?

De te rencontrer et de te dessiner !
Tu poserais nue sur une plage déserte encombrée d’arbres morts, de bois flotté et de rochers gigantesques. Il y aurait des cordes, des poses, des discussions, le bruit de la mer et du crayon sur le papier et des moments de calme et de sérénité à ne rien faire. Peut-être aurai-je l’audace de poser ma main sur toi. Et à la fin, il y aurait un beau tableau, dessin ou autre !
Sinon, je lui demanderai aussi d’arriver à créer ou trouver les conditions pour peindre davantage et développer ma créativité.

Camille – Merci, Gier. Faisons confiance aux Anges ! Je promets aux lecteurs que si tu réalises mon nu aux bois flottés, il sera publié ici.

Pour les lecteurs : Gier propose des reproductions de ses œuvres en tirages limités à des prix très abordables. Offrez-vous de l’art, votre vie sera plus belle.

Ses œuvres sont ici : CLIC !

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