Sortie en Montagne (conte métaphorique)

L’Amoureux et moi, nous adorions les Sorties en Montagne. Ses paysages si différents de notre quotidien citadin nous impressionnaient. Tout y était à la fois plus épuré et plus fort. Le temps y était changeant, on passait d’un soleil tiède à l’orage en un instant, les températures jouaient avec nos corps, on s’y brûlait la peau et l’on y tremblait de froid. En Sortie Montagne, le plaisir d’atteindre un sommet n’est pas donné : il faut le gagner, il faut avoir mal aux jambes d’avoir trop marché, parfois griffer sa peau sur une ronce ou se cogner contre un tronc couché. Le coeur s’emballe dans les côtes, le repos ne s’accorde pas à l’instant de la lassitude : nous savions où nous voulions aller, et à moins d’un incident sérieux, nous irions.

Et quand enfin nous arrivions au lac paisible que nous voulions admirer, ou au sommet que nous cherchions à atteindre… nous reprenions nos souffles, un peu ivres d’altitude parfois, et la paix s’installait, avec un sentiment de bonheur fou.

Nous n’avons pas été raisonnables. Nous avons fini par vouloir cumuler les sommets, toujours plus haut, toujours plus fort ! Nous avons peu à peu négligé les moments de plénitude calme devant les paysages hors du commun que nous venions d’atteindre, et sans reprendre notre souffle ni profiter de la sérénité du repos après le voyage, nous repartions, toujours plus haut, toujours plus fort.

Un jour, l’Amoureux a voulu me faire plaisir : « Ma chérie, tu te souviens du Mont Grand Blanc, que nous avons gravi il y a quelques mois avec ce guide audacieux ? Il va nous accompagner vers un nouveau sommet, 900m de dénivelé rocheux ! Tu verras, tu vas adorer. »

Le jour choisi, j’ai chaussé mes chaussures de trail les plus solides, et j’ai suivi mon homme avec ce guide avec enthousiasme. Le départ de la randonnée m’interloqua : c’était comme dans un canyon, il fallait sauter dans un petit ravin. L’endroit m’inquiètait, d’autant que je croyais qu’une fois ce saut effectué, il n’y aurait pas de retour en arrière possible : il faudrait faire la marche jusqu’au bout. Le guide annonça qu’il avait appris que j’étais très à l’aise en canyonning, surtout pour les sauts. Ce n’était pas vraiment exact, mais ma fierté m’empêcha de le contredire, et à vrai dire, j’étais absorbée par ce chemin, assez différent des sentiers que nous parcourions jusque là.

L’Amoureux me souriait avec fierté, et dans ses yeux, je devinais qu’il ne doutait pas une seconde que je brillerais dans cette épreuve. J’eus soudain peur, mais me raisonnai : ils devaient avoir raison, un paysage exceptionnel devait nous attendre là-haut, je n’allais pas tout gâcher à cause d’une crainte sûrement infondée.

Je sautais, et les suivis. Le chemin était escarpé et chaotique. Des rochers roulaient sous mes pieds et me blessaient. J’avais mal, je n’avais plus envie de poursuivre, mais quand les deux hommes se retournèrent, je leur souris bravement et leur fis signe que tout allait bien.

Il fallait maintenant escalader une paroi. Ce n’était pas prévu, je n’étais pas prête, je n’étais pas équipée pour cela. Ils estimèrent que j’étais douée, et annoncèrent qu’ils prendraient beaucoup de plaisir à me voir escalader la paroi à mains nues. D’ailleurs mon chéri prenait des photos, il ne cessait de prendre des photos tant il était fier de moi.

Je demandai à être assurée par une corde. Aucun ne voulut m’assurer depuis le sol, puisque l’un prenait des photos, et l’autre, des notes. Je pliai la corde et m’assurais seule. Je m’y brûlais les mains, me cognant sur la paroi, m’y griffant. C’était difficile, je peinais, j’avais trop mal, je voulais que ça s’arrête. Mais pour que ça s’arrête, il fallait arriver en haut. Je pensais qu’il n’y avait pas d’autre issue. Et à aucun moment je ne montrais ma souffrance, sur toutes les photos, je souriais.

Nous fîmes une pause et je souriais toujours, le corps meurtris, le coeur fermé. J’aurais voulu que mon homme me prenne dans ses bras, mais il ne voyait pas ma souffrance. Il était heureux de l’exploit que nous étions en train d’accomplir. Je m’avançais vers lui espérant du réconfort, et il m’octroya une grande tape dans le dos « Ma chérie ! Je suis fier de toi ! Tu es une championne ! Poursuivons. »

Cette fois je partis devant pour cacher mes larmes. Mon énergie était décuplée par la colère qui se dirigeait contre moi, puisque j’étais assez sotte pour ne pas dire que j’avais mal, que j’avais peur, et que je ne voulais plus faire ce voyage.

J’avais tant de force désespérée que je les distançais et les perdis. Mais je poursuivis avec rage, je marchais, je grimpais, j’enjambais, me cognais, me griffais et escaladais.

Et soudain je n’entendis plus leurs voix. Je me retournais, personne. Personne à perte de vue.

J’étais seule.

Je restais un moment interdite, mais finalement soulagée. Maintenant je n’avais plus besoin de faire semblant, par excès de fierté.

Je m’assis sur une pierre plate au pied d’un sapin, et j’entourais mes genoux de mes bras. Le menton posé sur mes mains, je ne bougeais plus. J’avais les yeux ouverts mais ne voyais rien, la montagne devait vivre de mille bruits mais je n’entendais rien. Le soir tomba, il devait faire froid, mais je ne sentais rien.
Les secouristes m’ont dit que j’étais restée là toute la nuit. Ils m’ont retrouvée au lever du jour, froide, couverte de bleus et par endroit égratignée. Ils étaient très en colère contre le guide en qui nous avions toute confiance : cet homme n’était pas, en réalité, fiable. Il répondait aux désirs des clients sans se préoccuper de leur sécurité. Les clients croyaient, grâce à sa présence, pouvoir réaliser un fantasme un peu fou en toute quiétude, et ne voyaient pas le danger, puisqu’il leur assurait la sûreté. Or ce sommet, personne n’y allait jamais sans un équipement de sécurité que nous n’avions pas.

J’ai quitté mon Amoureux. Il m’avait mise en danger. C’est lui qui aurait dû interrompre la randonnée et ordonner de rebrousser chemin.

Mais pourtant, quand j’y repense… je lui souriais ! A aucun moment, je ne lui ai dit que j’avais peur, ni montré de faiblesse.
Si j’avais parlé, je ne me serais pas perdue.

⌊ Photo – Nobuyoshi Araki ⌋

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