Ma pepette

Tu es si jolie avec tes épaules maigres. Ton regard est brillant comme un onyx poli. De loin, poupée menue, de près, jeune jaguar. Tu n’es pas d’une espèce à vivre en ménagerie. Soudain, tu me regardes. L’instant est suspendu après une moquerie. Je t’imagine déjà ramasser tous tes muscles et viser mon gosier pour y planter tes crocs. Tu éclates de rire devant mon air inquiet !

J’aime notre duo. Je suis la fille sage que tout le monde croit simple. Je trompe les crétins avec mon apparence. Seules mes boucles emmêlées permettent de douter que je sors de la messe. Une sorte de ménine en porcelaine peinte : je reste posée là, je fais dans la déco. Quelqu’un pour un napperon ?

Toi, tu marches à grands pas, les cheveux courts au vent. Chaussée de godillots sur un jean trop serré, tu portes des tee-shirts d’homme dont tu étires le col jusqu’à les faire tomber plus bas que ton épaule. Tes yeux verts de panthère toujours cernés de noir, tu exhales les épices, la vanille, la muscade. Tu passes, on se retourne. Tu parles et l’on se tait. Ta colère est crainte, ton avis respecté.

On avait seize ans quand on s’est rencontrées. Tes menottes nerveuses aux doigts cernés de bagues faisaient tourner un Bic sur la table recouverte de trous et graffitis. Je faisais bonne figure à notre professeur qui mendiait l’attention quand tu m’as regardée : « Eh ! Tu t’appelles comment ? ». Une seconde après : « J’aime pas ceux avec qui tu traînes. Tu manges avec moi ce midi ? ». Je tombais amoureuse.

Tu te moquais des usages et de la réputation. Tu pouvais cribler d’insultes, cogner sans avoir peur, clamer ce qu’on chuchotait. Une période menstruelle, un mec de Terminale qui baisait super bien ou encore la connerie des filles populaires qui se déplaçaient en bande dans la cour du lycée.

Ma mère ne t’aimait pas. Quand je mentionnais ton nom sa bouche se pinçait : « Elle est de mauvais genre ». Tout ce qui me fait vibrer, ma mère ne l’aime pas.

On ne se quittera plus jusqu’à ce que tu te ranges. On vivra même ensemble dans une petite maison pour se séparer juste avant d’être mères, ventres ronds, à regret. Les rumeurs de lesbianisme se turent peut-être là. Je crois que nos seuls mensonges seront juste des non-dits. Comme le plus long de tous : mon silence. Je me terre, je me cache. Tu es tellement forte, tu as tant d’énergie ! Comment comprendrais-tu qu’à chaque fois que je me lève, je retombe à nouveau ? Toi, tu réussis tout. Je n’ose t’avouer que je ne sais pas vivre. Une phrase me tient, une promesse mentale : un jour, dans un jardin, nous regardions nos fils. Je venais de te dire un grand secret sur moi. Tu n’avais pas cillé. Tu as eu ce silence qui me pend à tes lèvres et tu as asséné : « Camille. Tu dois écrire un livre ».

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