Questions volées à Martine Roffinella

Martine Roffinella est une femme de lettres que j’admire beaucoup. Elle a publié une vingtaine d’ouvrages dans un singulier et talentueux éclectisme. J’ai d’abord lu Lesbian Cougar Story (La Musardine, 2019). J’en suis restée troublée et depuis les héroïnes ne me quittent pas. Leur histoire m’a marquée littéralement :  je pense à elles, me questionne encore, elle vivent désormais avec moi.

Avec Les hommes grillagés l’autrice jette un sort semblable. Nous entrons en prison avec elle et rencontrons des hommes qui s’installent dans notre coeur. Ces hommes incarcérés qu’elle rencontre dans le cadre d’un atelier d’écriture se questionnent avec elle sur la littérature, l’écriture, le monde tel qu’il est (pas vraiment enchanté) et la vie carcérale.

C’est un livre inclassable.
Parcourez la bibliographie de Martine Roffinella, piochez le titre qui vous accroche, et puis un autre. Vous verrez, ils ont un trait commun : ils vous étonneront.
J’ai volé dans Les hommes grillagés des questions que je pose à Martine.
Merci infiniment à elle de s’être prêtée à mon jeu de pillarde.

*****
– Tu écris page 8 : « Qu’est-ce que ça peut faire, ces regards ? ». Est-ce que ton rapport au regard d’autrui a évolué avec le temps ?

C’est une question difficile. Ma façon de « regarder » a certes évolué au fil du temps et des épreuves qui ont ponctué ma vie – notamment quand je me suis occupée, pendant de longues années, de ma mère lourdement handicapée. Les cinq années où j’ai mené ces ateliers d’écriture en maison d’arrêt (Laval ; Saint-Brieuc ; Vesoul) m’ont aussi appris, parfois de façon douloureuse, à ouvrir les yeux différemment. C’est-à-dire en étant « nettoyée », si je puis dire, des idées reçues et importées des parents ou de la société en général. La tendance au classement des événéments et des personnes dans l’une des deux catégories : Bon ou Mauvais, reste très présente dans notre culture. Pour dépasser ce manichéisme, il faut se dépouiller quasiment de tout l’héritage mental transmis – et reprendre un à un les thèmes principaux de l’existence afin de se forger un avis propre – ou pas d’avis du tout. Car nul n’est tenu d’avoir un avis sur tout. En bref : s’agissant des regards que je porte sur autrui, oui j’ai beaucoup évolué – et je m’efforce de ne pas porter de jugement. Car qui suis-je pour m’y risquer ? En revanche, pour ce qui concerne les regards que l’on porte sur moi, je pense n’avoir pas changé du tout : je reste cette enfant effrayée, voire terrifiée par l’opinion que les gens peuvent avoir de ma personne. Je compose seulement avec cette terreur… 
– Tu écris page 9 : « Serai-je la spectatrice de cette douleur ? ». On dit souvent qu’il n’y a pas d’art sans souffrance, ou que les gens heureux n’ont pas d’histoire. La souffrance des détenus que tu as côtoyés, à quel point t’a-elle traversée ?

La question posée ici est celle du voyeurisme. En tant qu’écrivaine, allais-je observer la souffrance et en faire un livre ? La réponse a très vite été : Non. Mais je m’en suis inquiétée (euphémisme) en pénétrant pour la première fois dans cette maison d’arrêt. Soit être témoin et me contenter de transmettre. Soit partager. Etre « dedans » avec les détenus, à savoir offrir mon écoute et aussi mon coeur. Les vies, souvent saccagées, des prisonniers m’ont en effet traversée. J’ai vacillé – mais le texte qu’ils écrivaient était là pour accueillir et contenir toutes nos émotions. Les leurs ; les miennes ; les nôtres. 
Quant au postulat qu’il n’y aurait « pas d’art sans souffrance », je ne suis pas compétente pour répondre. Jeune je clamais : « Le bonheur, quel ennui ! » Aujourd’hui, je me demande si justement, l’apogée de tout art n’est pas la quête insensée de la béatitude. A suivre…
– Tu écris page 27 : « C’est pas grave de ne pas connaître les codes, hein ? ». Les codes, c’est important pour toi ? Et ne pas les connaître ou ne pas les respecter, ça pose problème ?

Cette phrase est dite par les détenus eux-mêmes, au moment où un certain nombre d’entre eux veulent s’exclure de l’atelier parce qu’ils sont illettrés. Le groupe montre ici sa solidarité. Tout au long de l’atelier, une entraide  se manifestera, et ceux qui maîtrisaient les « codes » (sachant lire et écrire) aideront ceux qui n’avaient pas la connaissance de l’alphabet. A noter qu’à la suite de l’atelier, nombre de ces personnes illettrées ont exprimé le souhait d’apprendre à lire et à écrire. Les codes sont donc nécessaires pour pouvoir communiquer. Il faut les connaître pour pouvoir éventuellement les transgresser. Comme disait le sage Jean Klein : acquérir la connaissance pour pouvoir s’en passer.

 

– Tu écris page 33 : « Alors, on doit s’oublier soi-même pour écrire ? ». Ce n’est pas le contraire ? Ne faut-il pas chercher au plus profond de soi ?

Ce sont les détenus qui posent la question – et je leur réponds par l’image de l’alambic. Apprendre à cultiver puis à récolter nos fruits (qui incarnent l’imagination, la créativité, le réservoir d’émotions). Laisser macérer, et puis devenir un alambic. A l’autre bout de soi, coule soudain un nectar. L’oeuvre. Elle est donc à la fois nous (nos fruits) et le résultat d’une alchimie (autre que nous). Lors des ateliers, j’expliquais que selon moi, il ne fallait pas « s’oublier » pour écrire – mais bien plutôt se sublimer. Et ainsi, à partir d’un événement relevant du soi intime, créer un événement « capable d’émouvoir la terre entière ». 

 

– Tu écris page 42 : « Un regard juste ? C’est quoi ? ». C’est vrai, ça, c’est quoi ?

Je n’ai pas la prétention de le savoir. Je dirais que c’est un regard qui ne porte aucun jugement, qui n’est pas altéré par des images/idées toutes faites. Un regard prêt à la découverte et à la remise en question de soi. 
– Tu écris page 66 : « Ont-ils éveillé en eux une sorte de conscience « idéale », prête à défendre une noble cause mordicus ? ». Avec les Hommes grillagés, tu nous montres les humains qui palpitent derrière les murs de la prison. As-tu écrit un autre livre pour éveiller une part de conscience des lecteurs ? Lequel et pourquoi ?

Oui : « L’Impersonne ». Ce livre, qui a souvent été qualifié de récit « coup de poing », a voulu mettre à nu l’alcoolisme d’une femme – moi en l’occurrence. Le parti pris y est dérangeant, car ce n’est pas une plainte mais une traversée. Chacun.e en tirera sa propre déduction. Comme dans « Les hommes grillagés ». 

 

– Et enfin, tu écris page 88 : « J’aurais découvert leurs qualités en leur portant une oreille attentive ». C’est tout toi, ça. Qui t’a porté une oreille attentive pour faire de toi une écrivaine ?

Je ne sais pas. Ma première éditrice, Jane Sctrick, m’a permis d’exister dans le paysage littéraire, avec un premier livre qui fut un succès : « Elle ». 
Mais ce n’est pas le premier texte que j’ai écrit – et il m’a fallu beaucoup d’années (une éternité, en fait) pour publier les ouvrages qui me tenaient vraiment à coeur, et que d’aucuns jugeaient trop décalés, en avance sur leur temps, ou inadaptés au lectorat potentiel. Longtemps j’ai été cataloguée dans le registre des autrices « légères » publiant des romans « affriolants ». Cela m’a beaucoup affectée – et provoqué un silence de presque dix ans. Aujourd’hui, grâce notamment aux éditions François Bourin, qui vont publier en février 2020 un roman auquel je tiens beaucoup : « Conservez comme vous aimez », je suis pleine d’espoir quant à la possibilité qui me sera donnée de mener à bien la mission que je me suis fixée. Une littérature à la fois audacieuse, inventive et engagée. Défi difficile s’il en est ! 

 

Merci encore à Martine Roffinella.

Les hommes grillagés sont ici.

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