Il fallait dire non

Avant, je ne savais pas dire « non ». J’avais appris qu’une fille bien élevée était obéissante et à l’âge de rébellion, je savais que mon corps était source d’attrait. Un soir en rentrant du lycée un homme m’avait touchée et m’a mère a crié de ne pas faire d’histoire : un cul comme le mien, évidemment qu’il tente. Ce cul étant sur moi, j’ai vécu selon ses règles : qui le voulait l’avait. Je n’étais pas la fille de tout le monde, car par une étrange magie j’ai toujours été bien entourée, d’amis très protecteurs qui montaient bonne garde. Savaient-ils, ces amis, que j’étais différente ?
Ça aussi, quelle blague. Normale ou différente ? Normale selon quelle règle et différente de quoi ? En tout cas, quelque chose clochait. Depuis la petite enfance je n’entendais que ça :

– Bon sang cette gamine ne fera donc-t-elle jamais comme tout le monde ?

Alors je regardais tout le monde et je les imitais. Je riais quand ils riaient, ouvrant bien grand ma bouche et secouant mon ventre pour crier en hoquets. Leurs blagues étaient faciles, j’en faisaient à la pelle, Dieu que j’étais marrante. Au début du primaire j’avais compris le truc.
La maternelle, en revanche, cette poisse. Il fallait s’aligner, je n’ai jamais pu comprendre. Et dormir en dortoir, entre un lit de camp qui pue et une couverture qui gratte. Entourée de l’école entière rangée comme un parking. Et le scratch d’un qui se gratte et le tcha d’une qui éternue et le chchchchch des adultes et le squouink des ressorts. J’étais interloquée. Qui avait pu penser ne serait-ce qu’un instant que nous allions dormir ? Nous détendre, même ? Eh bien si. La plupart de mes congénères roupillaient. Ceux qui étaient normaux. Moi, je m’énervais tellement de cette prison textile que je suffoquais. Angoisse. Parfois une gentille dame prise de pitié m’autorisait à me lever à condition d’être sage. Alors, ô joie, je me cachais derrière un rideau. Un grand rideau orange qui tombait jusqu’au sol. Eh bien, ça, rester tout ce temps ravie derrière un rideau, c’était pas normal. Comme refuser en me débattant de me mettre en rang (mais bon sang pour quoi faire ?) ou enfoncer dans mes narines des boules de mimosa pour profiter du parfum. Un jour, j’ai reçu une fessée, j’avais dû être trop bizarre. On est venu me chercher et la maîtresse a dit :

– Elle n’est pas comme les autres, il faut voir un psychologue.

En 1980, aller voir un psychologue, je l’ai compris tout de suite, c’était très grave. Pendant plusieurs jours les adultes chuchotaient en me regardant d’un visage atterré. Ma mère était furieuse et mon père très triste. C’est là que j’ai pris la grande décision de devenir normale. J’allais imiter les enfants convenables.

Magie ! A l’entrée au CP j’étais déjà devenue une charmante enfant. J’apprenais vite, je souriais beaucoup, j’étais très joyeuse (les gens aiment beaucoup lorsque l’on est joyeux). Il persistait bien sûr des domaines dans lesquels je ne pouvais donner le change, malgré tous mes efforts. En particulier dans l’espace. La gauche, la droite, les distances et directions, tout ça, je voyais bien que c’était facile pour les autres. Lancer un ballon ou bien le rattraper. Pour moi, c’était l’enfer. On m’a dit que j’avais deux mains gauches ou que j’étais bourrine. A y regarder vite je paraissais idiote. Quarante année plus tard on m’a dit dyspraxique. Si j’avais su plus tôt je me serais moins haïe.

Scolarité impeccable jusqu’à devenir maîtresse (avec secret espoir de sauver les enfants pas convenables ou au moins d’être là pour leur dire « c’est pas grave »). J’ai tout appris, tout ce que les autres savaient d’instinct. J’ai appris à me faire des amis, à être drôle en soirée, à passer des entretiens, à m’occuper des mioches. Je me plaisais beaucoup avec les plus petits ou bien les plus âgés. Mes pairs me terrifiaient. Ils étaient trop directs, trop familiers. Alors j’ai trouvé aussi comment apprendre à avoir des amis de mon âge. Il fallait un plus petit espace que le monde tout entier. Une micro-société. Une colonie de vacances. Ce fut mon laboratoire de vie. Le bonheur ! Il y avait des règles et des places. Les gens se trouvaient où ils étaient censés être et les rapports étaient hiérarchisés. Trop facile ! Je me suis épanouie.

Il restait l’amour. Pas de chance, c’est une zone de secret, personne ne l’enseigne. Et le sexe encore moins. Et mon cul était beau.
Que faire avec ça ? Un ami m’a appris. Enfin, je croyais qu’il m’apprenait alors j’ai tout intégré, tout retenu et tout appliqué pendant plus de vingt ans. En amour rien n’est sale alors j’acceptais tout si c’était ça, l’amour.
Je ne savais plus dire non.

Et comme j’aime apprendre et j’aime les labo, j’ai trouvé un terrain d’étude plus fertile que tous. J’ai vogué, j’ai fait le tour.
Maintenant je relis mes notes, de ce voyage en sexe qui a duré vingt ans et je recule d’un pas.
Ok. Il fallait dire non.

[Image Pixabay]

5 réflexions au sujet de « Il fallait dire non »

  1. gigivitsavie

    En te lisant, j’ai pensé que tu allais nous apprendre que tu es autiste.
    Dire non et un acte parfois difficile. on a envie d’être accepté.
    Je ne parle pas de sexe. C’est valable dans tous les domaines.
    Stop, et difficile à dire également.
    Bise

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  2. Gier

    Oh ce texte.
    A vous lire, je croyais que ce voyage en pays de sexe avait été plaisant, fou et épanouissant. Mais plus je vous découvre et plus j’ai le sentiment qu’il a été subit. Le mot est peut-être fort, mais en tout cas qu’il ne fut pas entièrement le votre.
    J’espère, ma chère, que vous sortez de ce long tunnel. Et que l’issue vous est favorable.

    Belle journée à vous.

    Gier

    Aimé par 1 personne

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