La napolitaine

Pourquoi avais-je accepté l’invitation à déjeuner de cet homme ?
Je me doutais pourtant qu’il ne me plairait pas. Nous avions échangé plusieurs messages sur un réseau social, sans franche séduction, juste un plaisir partagé d’échanger sur nos vies et quelques goûts communs. Quand je lisais ses mots, je les trouvais aimables, constants et érudits. Alors finalement, pourquoi ne pas me laisser courtiser et voir où cela mène ?

Nous avions rendez-vous dans un restaurant italien assez confidentiel. Je devais le retrouver à l’étage, mais auparavant, coquette, je m’isolais au lavabo pour parfaire ma coiffure, faussement relâchée. J’arrangeais un chignon flou et libérais une boucle au creux de mon cou. Je défis un bouton de chemisier, ouvert sur un balconnet. Et enfin, après avoir arrangé mes bas sous la jupe droite que je portais au bureau, je remis du rouge sur mes lèvres. Ma foi, en working girl sexy, je m’amusais et m’émoustillais moi-même ! J’imaginais ses compliments balbutiés « Ah, mais, vous êtes charmante… », et peut-être sous la table, une érection que j’entretiendrais de quelques regards coulants aux sourires entendus ?

En montant l’escalier, je m’appliquais à être lente, comme se doit de l’être une pin-up sur de hauts escarpins. Il était bien là, plongé dans le menu. Il ne se leva pas pour m’accueillir, j’en fus froissée et ne l’embrassais pas. Je tirais donc ma chaise et m’assis, alors qu’il m’avait saluée sans me voir : quelque chose dans sa lecture semblait l’interroger. Je n’eus pas à attendre bien longtemps, car il parla enfin :
– Ils ne mettent pas de basilic frais sur leur margherita. Cette pizza se doit d’être aux couleurs du drapeau italien, c’est son histoire ! Alors sans basilic, c’est pas une margherita. Tu sais que les premières pizzas remontent à l’Antiquité tardive ? Le mot « pizza », d’ailleurs, serait apparu avant l’an Mil ! Par contre, je ne sais pas trop l’origine exacte : est-ce que ça vient de l’allemand bizoo qui veut dire « morceau de pain », ou bien du grec pitta ?

A la fin du déjeuner, épuisée, mais instruite, j’avais reboutonné mon chemisier. Je savais tout de la spécialité napolitaine, jusqu’à Esposito. Mon convive, enflammé, banda certainement… mais je n’y fus pour rien.

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