Le parcours d’Hélène

– Je ne sais pas m’y prendre avec la vie, finalement.

– Que voulez-vous dire, Hélène ?

– Depuis toute petite, je sais que je suis différente : ce qui est facile aux autres me semble infranchissable et ce qui les met en joie est pour moi un enfer.

– Vous avez un exemple ?

– Oui, à l’école primaire. Le jour de la kermesse. Il fallait lancer un ballon dans un pneu vertical, accroché à un arbre. Tous trouvaient ça drôle et partageaient le jeu. Moi je ne comprenais pas comment on pouvait s’amuser à un jeu aussi con. Je me sentais à part, je voulais être comme eux. Alors quand ce fut mon tour, j’ai mimé l’amusement mais j’étais incapable de viser ce foutu pneu. D’abord par manque d’habilité mais aussi par défaut d’intérêt. Ce jour là j’ai pourtant décidé de faire toujours semblant.

– Et les apprentissages ?

– On me disait charmante, drôle, et mûre pour mon âge. Et pourtant je souffrais ! Une fois j’ai eu le courage de dire mon avis à propos de l’école. On m’avait promis qu’au CP j’apprendrais à lire. Au bout d’une semaine je n’avais rien appris. J’ai demandé à retourner à l’école maternelle. Quitte à ne rien apprendre, autant m’occuper avec quelques jouets. Je n’avais jamais été aussi sérieuse. Eh bien, ce fut trouvé mignon, je suis restée au CP et tout le monde a bien ri. Alors j’ai décidé d’attendre que quelque chose tombe. Je n’ai plus dit que je n’apprenais rien.

– Vous aviez des amis ?

– Deux seulement. Une fille et un garçon. Des relations très fortes. Je savais tout d’eux, de leurs battements de cils au parfum de leurs vêtements. Je les apprenais par cœur, comme une collectionneuse.

– Et les amours, devenue plus grande ?

– Toujours une catastrophe, toujours la même histoire. Je suis très sexuelle, et ce depuis l’enfance. Je suis hypersensorielle. Je reconnais les parfums les plus intimes et j’entends le moindre son. Le vent dans les arbres, votre pied qui bouge, cette voiture qui freine et la porte qui claque. Tout est égal pour moi, je ne hiérarchise pas. Je veux savoir pourquoi vous bougez, pourquoi elle freine, qui vient de sortir. Pour la vue, c’est pareil. J’ai besoin d’harmonie, la mocheté me dérange. Votre ombre à paupière : vous en avez mis un peu plus à gauche. Vos doigts sont très jolis. La tapisserie se décroche au sol, derrière votre bureau. La peinture de l’immeuble est atroce. Votre plante a soif.

Quand vient l’heure du sexe, c’est pareil. Je reçois tout, chaque sens grand ouvert. Souvent, pour baiser, on éteint le reste du monde : on est dans un lieu clos, la lumière est plus faible. Je peux me concentrer. Les amants disent « tu es très réceptive ». C’est parce que mon toucher, lui aussi, est extrême. Ils effleurent mes seins et je gémis sans feindre. Une main sur mes cheveux et je plane, comme droguée. Le sexe est une merveille d’étude.
L’ennui, c’est que les relations amoureuses et physiques sont parmi les choses les plus codifiées chez les humains et je n’y comprends rien. Moi, j’étudie l’autre avec passion. L’homme aimé devient mon unique sujet d’intérêt et de conversation. J’ai besoin de savoir sa façon de penser, de bouger, ses mécanismes de plaisir, les tons de sa voix, ce qui le fâche et ce qui le fait rire. Et un jour, j’ai fait le tour. Il m’aime encore et ne comprend pas que moi, j’ai fini. Désormais il ne fait que m’envahir. Avec certaines personnes, on fait très vite le tour. Avec d’autres, très rares, c’est lent. Dans ce cas, j’ai le temps de m’habituer et la relation dépasse le cas d’étude. Elle devient attachement.

Je suis souvent victime d’hommes qui se servent de moi. Pour les pervers, je suis une cible idéale : je prends tout comme c’est dit et ne me méfie de rien.

– Et aujourd’hui, vous avez des amis ?

– J’en vois une seule. Les autres, je me défile. Ils me trouvent agaçante, ou trop décalée, et sans cesser de m’aimer, m’évitent aussi. Cela ne me convient, j’adore la solitude. Je les aime pareil en les voyant très peu. Une seule amie me suffit.

– Professionnellement, cela se passe bien ?

– J’adore mon travail mais je manque de force. J’accumule les arrêts de travail pour cause d’épuisement, ils se comptent en années. On me dit dépressive mais ce n’est pas le cas : je suis juste fatiguée. Du bruit, et qu’on me parle. Je ne connais pas l’à-peu-près, je veux la perfection. Me déranger quand je suis concentrée à ma tâche, c’est comme me secouer en me hurlant dessus : une véritable agression. Et dans le milieu professionnel, ça arrive tout le temps. En moi, c’est la tempête et après, la chute : j’ai usé toutes mes forces à garder le sourire.

– Votre famille vous comprend ?

– Pas du tout. Ils trouvent que je m’écoute trop ou fais des histoires. Ils se lassent des hommes qui passent dans ma vie. Ils trouvent que j’ai l’art de me mettre dans des situations folles, ou dangereuses, et me reprochent de ne pas écouter les conseils de sagesse. Ils voient bien que je ne suis pas dépressive et ne comprennent pas que je ne travaille pas : serais-je donc fainéante ? Nous nous voyons peu, car les disputes ne sont jamais bien loin. On ne fait que les éviter, en somme.

– Hélène, qu’est-ce qui va bien, chez vous ?

– Plein de choses ! Je ne suis pas malheureuse ! Je me plais dans mon cerveau, il s’y passe plein de choses. J’écris, j’apprends, je change de sujet. Je fonce vers un projet, j’abandonne pour un autre. J’ai des amis virtuels, ce sont de vrais amis. Eux, je leur parle vrai et ils aiment qui je suis. Ils ne peuvent pas m’envahir, j’ai juste un clic à faire pour les mettre en sommeil. Ce sont de vrais liens, intenses et mutuels. Il y a même un homme qui ne me brusque pas. On progresse doucement, depuis mois et années. Il est bon et beau, on s’écrit tous les jours, on marche à petits pas. C’est mon bonheur, cet homme (je ne l’ai vu que deux fois, dans des lieux publics, séparées par une table).

– Je vais vous prescrire quelques examens, si vous êtes d’accord. Ce sera long et cher, mais ça peut vous aider. Il faut entamer un parcours diagnostique. Appelez cette personne de ma part, elle vous donnera des rendez-vous, sur plusieurs mois.

– Mais que dois-je lui dire ?

– Que vous avez besoin d’un diagnostic dans le cadre d’une suspicion d’autisme, Hélène.

[ Photo – Vanessa Paradis dans La fille sur le pont, 1999 ]

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