La chute de Marie

Je travaille dans cette boutique depuis plus de quinze ans, et j’ai observé chez les clients mille et une façons d’atteindre le rayon de la littérature érotique. Pourtant je ne vous parlerai que d’une seule femme.

Je tiens la caisse d’une librairie de gare, où se côtoient best-sellers et biscuits, magazines et souvenirs, oeuvres littéraires et sandwiches, érotisme et petits accessoires. Cette femme est apparue un jour de semaine en début d’après-midi. La trentaine, cheveux bruns volant sur les épaules, elle portait une robe simple, des chaussures plates et une redingote classique. Elle m’a adressé un lumineux sourire en entrant, et un bonjour sincère, chose assez rare pour que je la suive des yeux. Tirant derrière elle une petite valise, elle s’est directement dirigée vers le rayon des livres, cherchant sûrement de quoi occuper son voyage en train.

Un énième tome de la célèbre série comptant cinquante nuances à la misogynie venait de sortir, et était inévitable. Elle en a pris un dans ses mains sans aucune gêne, l’a feuilleté, en a lu la quatrième de couverture… ai-je voulu voir sur elle ma critique littéraire ? Il m’a semblé qu’elle levait les yeux au ciel en reposant avec mépris l’ouvrage sur la pile fournie de ses semblables. Les sourcils légèrement froncés, elle chercha les tomes précédents, prenant le premier et le reposant, cette fois je n’avais pas rêvé, en soupirant.

Le temps de vendre quelques quotidiens et friandises, je pus à nouveau la regarder. Elle était parfaitement immobile maintenant, et tenait dans ses mains un ouvrage, dont elle lisait le résumé. Elle avait pâli. Elle retourna le livre et contempla la couverture, un titre blanc sur la photo de l’épaule d’une femme, à peine vêtue d’une bretelle de soie noire. Fasciné, j’observais l’inconnue, de plus en plus livide, quand je la vis soudain littéralement glisser vers le sol, s’accrochant d’une main au support des cartes postales, qui s’effondra bruyamment sur elle.

J’accouru, la soutenant, l’aidant à se relever. Blême, elle balbutiait des excuses, je l’assurais que rien d’autre ne comptait qu’elle, faisait-elle un malaise ? Comment pouvais-je l’aider ? Peut-être un verre d’eau ?

– Merci, monsieur, vous êtes gentil, et je suis si confuse !

Elle m’aida à ramasser les cartes et refusa toute aide. Extrêmement gênée par les regards des clients voyageurs, elle hâta son départ, et régla ses achats : le livre qu’elle serrait toujours dans sa main et une petite bouteille d’eau. Puis, le regard éperdu, elle murmura pour moi : « Je m’appelle Marie ».

Elle fut longue, l’après-midi, avant que je puisse saisir un exemplaire du roman qui avait fait choir la femme en pleine gare.

C’était une nouveauté, mais en petit tirage. Je me souvins avoir noté une originalité en le mettant en rayon quelques jours auparavant : il était édité par une maison locale, pour le rayon érotisme, que cette édition ne fréquentait jamais.

Le résumé annonçait l’histoire de deux amants sur fond de Pyrénées se jetant dans la mer. Une histoire charnelle, de corps joyeux, de rires et de jeux. Un amour impossible, celui d’un homme et d’une femme du Sud, jouissant dans notre ville. De l’érotisme local, donc, un nouveau genre !

Je feuilletais, curieux… C’était bien écrit, d’un style simple et souvent poétique. Le narrateur évoquait sa liaison brûlante avec une femme sans limite, et pourtant très fragile. Rien n’était omis de leurs folles étreintes, et la pudeur du texte ne se portait que sur les sentiments. Il racontait tout, cet homme, tout du corps de cette amante qu’il n’épousa pas, contrairement au Grey épousant sa victime.

L’héroïne était brune et s’appelait Marie.

[ Credit photo Pixabay ]

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